Le protestantisme : une avant garde politique ?

Le protestantisme : une avant-garde politique ?

De nombreuses voix s’élèvent pour voir en la Réforme les origines de nos démocraties occidentales. C’est oublier que l’histoire protestante n’est pas univoque.

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Publié le 21 avril 2017

Auteur : Olivier Brès

Les compromissions, la violence, l’intolérance appartiennent aussi au protestantisme. De quoi nous rappeler que nous n’avons pas à faire les orgueilleux ! Nous n’avons pas à nous croire exemplaires ! Nous n’avons pas à nous imaginer les meilleurs dans le rapport au politique ! 

Quand Luther soutient les princes face aux paysans révoltés, quand Calvin tente d’établir un pouvoir religieux sur Genève, quand des Églises protestantes d’État sont fondées dans plusieurs pays sous l’autorité du prince ou de l’oligarchie locale, nous ne pouvons pas pavoiser et célébrer sans réserve l’esprit d’autonomie et de démocratie du protestantisme. Aux deux extrêmes de la Réforme, il y a eu la volonté d’établir le Royaume de Dieu par la force. Compromission, domination, violence ou refus du monde, les relations entre protestantisme et politique ne sont pas univoques et exemplaires.

Le protestantisme français hier…

L’histoire de cette forme minoritaire de protestantisme a conduit ses membres à prendre progressivement leurs distances avec les pouvoirs à prétention absolutiste. Mais il a fallu du temps pour que les huguenots considèrent que le roi n’était pas trompé par ses ministres et qu’il trahissait sa vocation de père de ses sujets. Il a fallu aussi du temps pour que la pression spirituelle subie par les petites gens déborde la prudence des notables et les engage au refus du despotisme. Enfin, il faut
se souvenir que quand les protestants ont été appelés au pouvoir dans les périodes de transition républicaine, c’est souvent pour servir les nouveaux dominants. Détachement progressif des anciennes dépendances, négociation prudente des libertés, le protestantisme français a été rarement l’avant-garde unique de la démocratie. Certes, le protestantisme français a été partie prenante d’une évolution démocratique de notre pays, mais à une place plus ou moins modeste selon les temps et les interprétations. Il n’a pas fait basculer vers l’autonomie des territoires le tropisme français pour la centralisation ; il n’a pas évacué la sacralité du politique pour conduire vers la pratique ordinaire de la délibération. Nous sommes restés une minorité aux effets limités.

…aujourd’hui : rappeler la pluralité

Alors, le protestantisme aurait-il un rôle à jouer dans un temps où se multiplient justement les déceptions vis-à-vis du fonctionnement politique ? Quand les échecs se superposent, ceux de la centralisation, de la posture régalienne des dirigeants, de l’imposition d’une lecture unique de la République, nous avons peut-être à apporter la sagesse héritée de notre passé de minoritaires. Nous avons une vision désacralisée du pouvoir politique. Dans ce sens, nous pourrions promouvoir une nouvelle phase du rapport au politique, faire en sorte qu’on n’aboutisse pas à un rejet du politique mais à le mettre à sa juste place. S’il est encore possible d’éviter la propagation des pouvoirs autoritaires, alors nous pourrions être de ceux qui rappellent les ravages de la politique du chef et l’illusion d’une identité unique. Nous pourrions être de ceux qui jugent encore positif l’attention aux minorités, de ceux qui défendent la négociation permanente, qui valorisent la recherche du compromis raisonnable.

…aujourd’hui : rappeler l’égale dignité de chacun

Au-delà de cette expérience de minoritaire et de ses leçons, est-ce que notre protestantisme pourrait être d’un intérêt quelconque ? Pour nous, dans l’exercice de notre citoyenneté, et pour les politiques, dans l’établissement de leurs priorités ? Il me semble que nous pouvons trouver aujourd’hui, dans notre manière de comprendre le message biblique, des indications pour nous situer plus justement dans le temps présent. Mais d’abord ne faisons pas de la « responsabilité individuelle » le cœur de la compréhension protestante de la personne. C’est une déformation du message central de la Bible, tel que les protestants le saisissent. Ce message est celui de la grâce, c’est-à-dire de l’égale dignité de chaque personne, d’une dignité devant Dieu qui ne dépend pas du regard et du jugement des autres. Personne ne peut être enfermé dans un statut, aucun échec ne peut être considéré comme définitif, aucune gloire ne peut être tirée d’une réussite sociale quelconque. En revanche, s’il doit être question de responsabilité dans le protestantisme correctement entendu, c’est bien d’une responsabilité collective et partagée dans des groupements volontaires dont nous voulons être porteurs et pratiquants. Nous l’expérimentons dans la vie des Églises : nous voulons qu’elle se développe jusqu’à des sociétés entières. Cette égale dignité de chaque personne devrait nous questionner sur notre manière de construire et de déléguer le pouvoir. Plutôt que de penser que la démocratie se résume à l’élection de quelques prétendus compétents, il pourrait être fécond de travailler à la participation du plus grand nombre, – notamment celles et ceux qui sont considérés comme quantité négligeable – à l’élaboration des politiques publiques. La façon dont Jésus forme sa première troupe de disciples de personnes sans éclats, la manière dont la première communauté remplace Judas par tirage au sort, les messagers de l’apôtre Paul qui peuvent être des esclaves, tout cela indique que la dignité et les capacités ne se réduisent pas au statut social et aux qualifications techniques.

…aujourd’hui : insister sur l’initiative citoyenne

Aussi, plutôt que de condamner les pauvres au nom de l’assistanat, de les considérer comme incapables d’exercer leurs responsabilités, il vaut la peine de créer des lieux de formation partagée, de travailler à des groupements volontaires de personnes pour changer le fonctionnement d’un quartier, d’un territoire. Il est légitime de revendiquer des instances de contrôle et de participation des usagers. Il est important de soutenir les initiatives de coopérations locales entre producteurs et consommateurs. Mais au-delà, il est sûrement besoin d’imaginer des formes plus vivantes d’un exercice collectif du souci du bien commun. Et d’abord de refuser la privatisation, la possession par un seul ou par quelques-uns, des biens nécessaires à la vie de tous, que ce soit l’eau, l’air, les semences, mais aussi l’éducation ou la culture. Il y a des formes de maîtrise partagée à imaginer, entre l’appropriation par une minorité et la gestion centralisée et étatique. C’est sans doute un des enjeux de l’avenir si nous voulons éviter une nouvelle montée des inégalités et une main mise croissante des oligarchies sur les richesses communes.

Et demain ?

L’avenir justement ! Le protestantisme a été souvent considéré comme moderne, progressiste. Mais nous oublions qu’il a d’abord été une réponse à l’urgence d’une angoisse spirituelle et aux questionnements d’une société en pleine transformation. Aussi, nous n’avons pas à accompagner le monde tel qu’il va (peut-être vers l’abîme ?) mais à chercher de nouvelles voies nous fondant sur la belle simplicité des Évangiles. Nous n’avons pas à croire à un progrès automatique, mais à tenter de semer dès maintenant les signes d’un avenir possible. Le Royaume n’est pas pour après : il se vit dès aujourd’hui !

 

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