L'intox du "grand remplacement musulman"

L’intox du « grand remplacement musulman »

L'Europe a peur. Un des épouvantails agité aujourd'hui par les partis xénophobes et nationalistes qui prospèrent sur le Vieux Continent est le "grand remplacement". Décryptage.

Un contenu proposé par Fil-info-francophonie

Publié le 4 mai 2017

Auteur : Sébastien Fath

Tremblez,  populations européennes à la peau blanche et de religion chrétienne ! Car la relève est là. Plus jeune. Plus nombreuse. Moins blanche. Et surtout, musulmane. Ce fantasme réducteur s’appuie sur une réalité. La démographie européenne n’est pas au beau fixe : la natalité n’est plus suffisante, au sein de l’Union Européenne, pour assurer le renouvellement des générations. D’où un appel d’air en direction de populations venues du Proche-Orient, d’Afrique et d’Asie. À ceci s’ajoute la crise des réfugiés provoquée par la guerre civile en Syrie et la désintégration de l’Irak et de la Libye, suite aux choix géopolitiques discutables des grandes puissances, Etats-Unis et Europe en tête.

Ces facteurs contribuent à ce ressenti : la pression migratoire serait devenue trop forte. Le ‘migrant musulman’ apparaît comme une menace, dans un contexte où la vitalité actuelle du djihadisme international multiplie les risques de radicalisation. Exploitant ces perceptions, des entrepreneurs de haine ne cessent faire valoir, dans l’opinion, l’équivalence suivante : immigration en Europe = islamisation. Ou migrant = musulman. Les partis xénophobes savent ce qu’ils font : ils sont conscients de l’image désastreuse de l’islam aujourd’hui dans l’opinion en raison de l’effet d’amalgame produit par les vagues d’attentats djihadistes qui ont secoué les capitales européennes depuis le début du XXIe siècle (Madrid, Londres, Paris, Bruxelles, Berlin, Stockholm…). Faire croire que l’immigration actuelle est surtout musulmane, c’est du coup augmenter le réflexe de peur, et le rejet de l’autre.

Les milieux protestants francophones ne sont pas à l’abri de ce regard tronqué. Le nouveau site Infochrétienne, lié au Top Chrétien francophone, en a donné un exemple récent. Très consulté dans la francophonie, du Québec à l’Afrique de l’Ouest en passant par la France, la Suisse et la Belgique, il se prétend a-politique, mais cet axe n’a pas été confirmé par sa pratique éditoriale. Avant le premier tour des élections présidentielles françaises 2017, la seule chronique prenant parti pour un candidat a ainsi vanté le conservateur François Fillon (pourtant triple mis en examen). Allant plus loin, à l’amorce de la période d’entre-deux tours, un article traduit d’un site pro-Trump défend ouvertement, sur le même portail, des thèses de l’ultra-droite xénophobe états-unienne sur le « grand remplacement ». Il somme les chrétiens de voter Marine Le Pen (FN), qualifiée pour le second tour des Présidentielles françaises sur la base d’une religion nationaliste (1). On y présente l’immigration en Europe comme une déferlante en passe d’islamiser le continent. Info ou intox ?

Il ne faut pas tomber dans la naïveté. Oui, l’immigration représente un défi pour l’Europe vieillissante. Et oui, certaines surenchères islamistes requièrent une vigilance sans faille en matière de garantie des libertés. Mais le protestantisme francophone est bien placé pour se rappeler trois choses.

D’abord, l’impact écrasant de la sécularisation en Europe. Toutes les enquêtes montrent que la vision du monde qui a le plus progressé chez les Européens francophones, depuis la Seconde Guerre Mondiale, est celle d’un consumérisme agnostique ou athée qui élimine la variable religieuse. Y compris celle des protestants, parfois laminés par la désertification des paroisses et des cultes, comme dans certains cantons de Suisse ou du Poitou. Dans ce contexte, l’arrivée de populations musulmanes et pratiquantes oblige les élus et les acteurs culturels et médiatiques à réévaluer l’importance de la référence à Dieu. Pour les chrétiens, cet apport de croyants venus de pays musulmans constitue à bien des égards moins une concurrence qu’une opportunité. Car elle pousse les acteurs publics à ne pas oublier trop vite que la religion peut jouer un rôle dans la vie des gens. Et que la foi dans une transcendance non matérialiste n’est pas forcément une vieillerie du passé.

Second rappel : l’hétérogénéité des demandes religieuses et culturelles de l’immigration musulmane en Europe francophone. Beaucoup de migrants n’ont pas envie d’être assignés à leur identité musulmane supposée. Ils en ont assez de jouer le « musulman de service ». En Europe, Farida et Mohamed ont le droit d’être athée, bouddhiste, chrétien ! Nombreux sont celles et ceux qui cessent de pratiquer, voire rejoignent le christianisme, ce dont témoigne par exemple l’itinéraire du pasteur Saïd Oujibou et de son épouse Fatima, très actifs dans l’aire francophone au service de l’évangélisation des populations issues de l’islam (2). Ne sous-estimons pas la capacité à changer des migrants, ni leur diversité. Ils ne constituent aucunement un bloc confessionnel, mais une mosaïque d’attentes, et d’espérances. Nombre d’entre eux se réjouissent de trouver, en Europe, une société laïque, un espace de libertés, où leur choix individuel n’est plus soumis au contrôle social d’une religion donnée.

Migrants : plus souvent chrétiens que musulmans

Enfin, dernier rappel et non le moindre : moins d’un migrant sur deux, en Europe, est musulman ! Réduire l’immigration à une vague musulmane est un mensonge. Ce tour de passe-passe idéologique se heurte aux faits : il y a davantage de migrants chrétiens que de migrants musulmans en Europe. L’enquête 2012 Faith on the Move rappelle ainsi que 56% des migrants de l’Union Européenne, en 2010, sont chrétiens, contre 27% de musulmans, 2% de bouddhistes et 2% d’hindouistes. Même en excluant l’immigration interne à l’Europe (ce qui élimine par exemple l’immigration portugaise en France ou en Suisse), on compte encore 42% de migrants chrétiens contre 39% de migrants musulmans à l’échelle de l’Europe. Sans doute l’écart s’est resserré depuis 2010 compte tenu de l’implosion de la Syrie et de l’Irak, mais sans modifier les ordres de grandeur. L’essor spectaculaire du Gospel francophone, entre Caraïbes, Afrique de l’Ouest, Belgique, Suisse et France, doit beaucoup à ces migrants chrétiens venus des Suds. Bien des spectateurs, parfois athées, se pressent pour les écouter chanter. Combien réalisent que parmi les choristes, on trouve des demandeurs d’asile ? Des arrivés de fraîche date ? Au sein des églises locales et paroisses francophones de Bruxelles, Lausanne, Strasbourg, Lyon ou Marseille, des dizaines de milliers de migrants chrétiens enrichissent aujourd’hui la diversité protestante avec leur jeunesse, leur intelligence, leurs talents et leur espérance. L’immigration en Europe francophone, c’est cela aussi : des primo-arrivants chrétiens, parfois fervents protestants, venus des deux Congo, de Côte d’Ivoire, du Cameroun, du Gabon, du Bénin, de Centrafrique, du Togo ou même… de Syrie ou d’Irak. Dynamiques, résilients, fervents, ils viennent réveiller le « Dieu moribond » que les blancs présentent parfois dans leurs paroisses vieillies (4). De quoi retourner comme une crêpe la proposition démagogique qui réduit l’immigration en Europe à l’islamisation. Et si elle constituait, au contraire, une jouvence et un réveil pour le christianisme, et le protestantisme en particulier ?

(1) « Le choix de la France vu d’Amérique : Le Pen ou la charia », (de John Zmirak, traduit et présenté par Nicolas Ciarapica), 27 avril 2017, site www.infochretienne.com/

(2) Lire notamment Saïd Oujibou, Fier d’être Arabe et chrétien, Paris, ed Première Partie, 2010

(3) Enquête globale « Faith on the Move », Pew Forum 8 mars 2012

(4) Gaston Kelman, Les blancs m’ont refilé un Dieu moribond, Paris, Desclée, 2007

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