Passions du risque

Passions du risque

Si le risque est combattu par nombre de campagnes de prévention, de règlements, et de contrôle, il n’en demeure pas moins une valeur quand il est choisi.

Un contenu proposé par Ensemble - Sud-Ouest

Publié le 29 novembre 2016

Par David Le Breton, professeur de sociologie à l’université de Strasbourg

Nos sociétés connaissent une profusion de pratiques physiques et sportives qui misent sur un engagement risqué de l’individu en pleine nature, non en aveugle, mais avec le sentiment de contrôler les conditions de l’activité et d’être à la hauteur. 

Dans un monde où il importe de faire sans cesse ses preuves, et non moins à ses propres yeux, dans une société où les références sont innombrables et contradictoires, un monde de compétition professionnelle et économique où il convient d’afficher sans cesse ses propres mérites, l’individu cherche dans une relation frontale avec le monde une voie radicale d’expérimentation de ses ressources personnelles d’endurance, de force et de courage. À défaut d’emprise sur le monde, la limite physique vient remplacer les limites de sens que ne donne plus l’ordre social. Ce sont surtout des hommes qui s’engagent dans ces activités, même si les femmes ne sont pas toujours en reste. Rafting, canyoning, trekking, escalades, parapentes, etc. se développent en activités de loisirs réguliers ou de vacances. Chaque saison apporte de nouvelles sollicitations. Les agences de voyage rivalisent d’invention pour proposer à leur clientèle des trekkings en haute montagne, dans les déserts ou des expériences insolites comme des parcours dans les jungles ou des visites de volcans.

Une sécurité pesante

Ces activités foisonnantes touchent surtout des représentants des classes moyennes ou privilégiées qui disposent de moyens, de temps et souffrent d’employer leur capacité sur un registre professionnel limité. Ils évoquent le manque de stimulation pesant sur des existences surprotégées par les règlements et le confort technique de nos sociétés. La routine, ou plutôt la sécurité qui enveloppe l’existence, suscite parfois l’ennui. Elle alimente la recherche régulière d’une intensité d’être qui fait défaut d’ordinaire. Lors de ces plages de temps où l’individu retrouve la pleine jouissance d’une existence qui tend ailleurs à lui échapper, il s’immerge dans une créativité, un rapport ludique au monde, qui lui font défaut notamment dans son exercice professionnel. Le recours aux sensations fortes, au frisson apparaît comme une respiration nécessaire venant à la rescousse de l’étouffement de soi. « L’homme du jeu (homo ludens) » prend le pas sur « l’homme du travail (homo faber) ».

Se sentir exister

Ces activités procurent un sentiment de jubilation que majore la proximité du danger. Elle procure une montée d’adrénaline qui pousse les pratiquants à rechercher de nouveau cette molécule. Pour que la peur ou l’incertitude engendrent une émotion goûtée par l’individu, les conditions de son surgissement doivent provenir d’un choix délibéré. Si l’individu est emporté contre son gré dans une situation périlleuse, l’émotion ressentie mobilise l’angoisse, le stress au sens classique du terme : elle est insupportable. La multiplication des activités physiques et sportives à risque va de pair avec une société où, pour un nombre grandissant d’individus, vivre ne suffit plus, il faut se sentir exister. L’individu pénètre une autre épaisseur de son existence ou plutôt une autre dimension de la réalité. Ce moment d’exception ne s’enracine pas dans une ferveur religieuse, il relève du sacré, c’està-dire d’une fabrication intime de sens. L’expérience couramment décrite est celle d’une transfiguration personnelle induite par l’épuisement ou le dérèglement des sens, le sentiment brutal et infiniment fort d’une fusion avec le monde, d’une conscience modifiée.

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