« L’hypocrite, en grec, ce n’est pas le menteur : c’est le comédien. »
Le rapprochement entre théâtre et théologie peut surprendre. Il est pourtant au cœur d’une intuition ancienne : « Nous sommes un spectacle pour le monde », écrit l’apôtre Paul. À partir de cette formule, Céline Rohmer, maîtresse de conférences en Nouveau Testament, développe dans Études théologiques et religieuses une relecture féconde de la notion d’hypocrisie, comprise non comme simple duplicité morale, mais comme un concept dramatique issu du monde antique.
Dans le grec ancien, l’hypokritès n’est pas le menteur que nous condamnons aujourd’hui : il est le comédien. Ce n’est que bien plus tard, notamment sous l’influence de Molière, que le terme bascule dans le registre moral. Or, rappelle Céline Rohmer, le monde du Nouveau Testament est saturé de culture théâtrale. L’Empire romain diffuse massivement les œuvres grecques, construit des théâtres dans toutes les villes, organise concours et tournées. Les assemblées publiques, politiques ou religieuses, se tiennent dans ces mêmes lieux : l’ecclesia chrétienne naît dans un espace déjà scénographié.
« Nous sommes un théâtre pour le monde. »
— Paul de Tarse
Relire les textes bibliques dans ce contexte change profondément leur tonalité. Lorsque Paul accuse Pierre de « jouer au comédien » à propos des pratiques alimentaires, la traduction française parle d’hypocrisie. Mais le grec dit autre chose : il pointe une manière de jouer un rôle, de se comporter sur la scène sociale et religieuse. Le problème n’est pas le jeu en lui-même, mais le décalage entre le rôle incarné et la parole reçue.
Cette perspective éclaire d’un jour nouveau l’Évangile de Matthieu, seul évangile à construire explicitement la figure des « hypocrites ». Ceux-ci — scribes et pharisiens — ne sont pas condamnés parce qu’ils jouent un rôle, mais parce qu’ils jouent mal. Fascinés par les applaudissements, ils ont oublié l’Auteur. Leur masque (prosôpon) ne révèle plus une parole intérieure ; il ne sert plus qu’à séduire le public.
« Les hypocrites de Matthieu ne sont pas condamnés parce qu’ils jouent, mais parce qu’ils jouent mal. »
Or, dans le théâtre antique, le masque n’est pas un outil de dissimulation. Il amplifie la voix, rend visible l’invisible, fait advenir sur scène ce qui se vit dans le secret. C’est précisément ce que Matthieu attend de la vie croyante : une incarnation juste, où la parole de Dieu traverse le corps et devient partageable. La question n’est donc jamais : faut-il jouer ? Mais : comment jouer, devant qui, et au nom de quoi ?
« Le masque, dans le théâtre antique, ne cache pas : il révèle. »
Cette réflexion rejoint de manière frappante le théâtre contemporain. Wajdi Mouawad ou encore les grandes scènes du Festival d’Avignon rappellent que le théâtre demeure un lieu où se dit le tragique humain : la violence, la mémoire, la parole blessée. En ce sens, le dramaturge devient parfois, sans le vouloir, l’un des plus fins théologiens de notre temps.
« Ce qui est dénoncé, ce n’est pas le rôle, mais l’oubli de l’Auteur. »
« L’hypocrite est celui qui se nourrit des applaudissements du public plutôt que de sa vie devant Dieu. »
Au terme de cette traversée, Céline Rohmer refuse toute conclusion fermée. La foi, comme le théâtre, est un risque. Quelqu’un d’autre nous a confié un texte — une parole — à incarner librement, avec créativité et beauté. Rien n’est clos : tout est ouvert. Être chrétien, c’est peut-être cela : accepter de monter chaque jour sur scène, non pour plaire au public, mais pour servir une parole plus grande que soi.
« La foi, comme le théâtre, est un risque : on se risque à une parole reçue, et on y joue sa vie. »
Céline Rohmer est maîtresse de conférences en Nouveau Testament à l’Institut protestant de théologie (IPT), Faculté de Montpellier. Théologienne protestante et exégète, elle est spécialiste du grec du Nouveau Testament, de l’Évangile de Matthieu, des langages figuratifs bibliques et des arrière-plans culturels gréco-romains du christianisme ancien.
Ses recherches portent sur les liens entre Bible et culture antique, théâtre et théologie, performativité de la parole, et interprétation contemporaine des textes bibliques. Elle dirige la collection À voix haute et publie régulièrement dans des revues académiques de référence, notamment Études théologiques et religieuses. Ses travaux contribuent à renouveler la compréhension du christianisme primitif, de la parole incarnée et des enjeux théologiques contemporains.Production : Fondation Bersier – Regards protestants
Remerciements : Céline Rohmer
Entretien mené par : David Gonzalez
Technique : Paul Drion
