Les pasteurs Antoine Nouis et Florence Taubmann commentent le texte biblique de Marc 16, 1-7.
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0:16 Lecture de Marc 16, 1-7
1:16 Commentaires du texte biblique :
03:53 La pierre roulée
08:30 Parole de l’ange
09:50 La peur des femmes
Le tombeau vide, la Galilée et l’inquiétude de la résurrection
Nous sommes ici au matin de Pâques, dans l’Évangile de Marc. Et dans cet évangile, tout est souvent très concentré, presque laconique. Le récit de la résurrection n’échappe pas à cette sobriété. Il ne cherche pas à en dire trop. Il nous place devant quelques gestes, quelques signes, quelques paroles, et nous laisse en quelque sorte devant le mystère.
Le récit commence avec les femmes, les deux Marie, qui arrivent au tombeau pour embaumer Jésus.
Embaumer le mort : un geste profondément humain
Ce geste d’embaumer fait partie des rites funéraires habituels. Il s’agit de préparer le défunt avant son ensevelissement définitif. Mais, dans le cas de Jésus, tout s’est passé dans la précipitation. Il est mort juste avant le sabbat ; il ne pouvait pas rester sur la croix pendant le sabbat, et de toute façon, selon la prescription du Deutéronome, le corps d’un supplicié ne devait pas passer la nuit sur le bois.
Jésus a donc bien été enseveli, mais les rites n’ont pas pu être accomplis normalement. Le corps n’a pas reçu tous les soins habituels. En principe, on lave le corps, puis on l’entoure d’aromates, de myrrhe, d’aloès, selon des usages qui relèvent à la fois de l’honneur rendu au défunt et de considérations très concrètes.
Mais au-delà de ce contexte précis, il y a ici une vérité anthropologique profonde : prendre soin des morts est l’un des gestes les plus universels de l’humanité. Toutes les civilisations honorent leurs défunts. Le fait d’enterrer les morts, de les accompagner, de leur rendre les derniers soins, fait partie de ce qui singularise l’être humain.
Dans le judaïsme, c’est même une mitzvah majeure : accompagner le mort, prendre soin du défunt, accomplir les rites convenables. C’est un geste d’humanité pure, d’autant plus fort que, précisément, le défunt ne peut rien rendre en retour.
Jésus a déjà été « embaumé » avant sa mort
Et pourtant, dans ce récit, les femmes ne vont pas accomplir ce qu’elles étaient venues faire. Elles arrivent pour embaumer Jésus, mais elles ne l’embaumeront pas, parce que le corps n’est plus là.
Cela fait écho à un autre épisode de l’Évangile : l’onction à Béthanie. Jésus y dit lui-même que cette femme a accompli, par avance, un geste pour sa sépulture. D’une certaine manière, Jésus a déjà été préparé à la mort alors qu’il est encore vivant.
C’est très fort : il est « embaumé » comme vivant, et non comme mort. Ce déplacement met déjà en question notre rapport à la mort. Il n’y a pas ici de corps à conserver, ni de corps à idolâtrer. Il n’y a pas de corps à soigner comme objet ultime de la piété.
Car le danger existe toujours, dans les religions comme dans les cultures humaines, de faire du rapport aux morts un culte. Il y a un juste respect pour le corps et pour le défunt ; mais il y a aussi le risque de transformer la mort elle-même en lieu de fascination religieuse. Or les évangiles posent ici une limite très claire : le Christ n’est pas à chercher dans une fixation sur le cadavre ou sur la tombe.
La pierre roulée et le mystère du tombeau
Le récit fait ensuite surgir un autre élément : la pierre.
Les femmes se demandent : « Qui nous roulera la pierre ? » Mais lorsqu’elles arrivent, la pierre est déjà roulée. Le tombeau est déjà ouvert.
Cette pierre peut bien sûr être lue symboliquement. Toute la tradition spirituelle a médité sur cette image : la pierre de nos tombeaux intérieurs, la pierre de l’incrédulité, la pierre qui ferme l’accès à la vie, la pierre qu’il faut voir déplacée pour qu’un passage s’ouvre.
Mais la force du récit tient aussi à sa simplicité : la pierre est roulée, le tombeau est ouvert, et ce qu’il révèle, c’est un vide.
D’où la question essentielle : qui a roulé la pierre ? Le texte ne le décrit pas. Marc ne s’attarde pas à expliquer. Il nous laisse devant le constat.
Les évangiles ne décrivent pas la résurrection
C’est là un point décisif. Les évangiles canoniques ne décrivent pas la résurrection elle-même. Ils ne mettent pas en scène Jésus sortant du tombeau dans un éclat spectaculaire. Ils ne racontent pas le moment précis où il reviendrait à la vie.
Ils racontent autre chose : un tombeau vide, une absence, et une parole qui interprète cette absence.
C’est même l’une des grandes forces du récit. Si l’on avait voulu fabriquer une légende, on aurait probablement raconté une scène glorieuse, visible, triomphale, comme le feront certains récits apocryphes ou certaines représentations plus tardives. Mais ici, non. Il n’y a pas d’effet de démonstration. La résurrection est dite à travers un manque, un vide, une absence qui devient signe d’une présence autrement.
Et cela sonne juste. La foi pascale ne naît pas d’un spectaculaire, mais d’un vide habité par une parole.
Le vide n’est pas un manque stérile, mais un appel
Ce vide n’est pas un néant. Il est, au contraire, un espace ouvert.
On pourrait ici penser à cette sagesse ancienne qui rappelle que c’est le vide qui rend une maison habitable, une jarre utilisable, une roue capable d’avancer. La matière compte, bien sûr, mais c’est le vide en son centre qui permet l’usage véritable.
De la même manière, la résurrection commence ici par un vide. Un vide qui n’appelle pas à se fixer sur la mort, mais à se laisser déplacer. Un vide qui attire, interroge, ouvre un chemin.
Cela rejoint une intuition décisive : Dieu n’est pas le Dieu du culte des morts. Il est le Dieu de la vie. Jésus n’est pas le prince de la mort, mais le prince de la vie. Le tombeau vide vient précisément contester toute tentative de faire de la mort un lieu ultime de présence religieuse.
« Il vous précède en Galilée »
C’est là que la parole de l’ange devient centrale. Il dit aux femmes : « Il n’est pas ici. Il vous précède en Galilée. Allez le dire à ses disciples. »
Autrement dit : ne restez pas ici. Ne vous figez pas devant le tombeau. Ce n’est pas là que vous le trouverez.
La Galilée n’est pas simplement un lieu géographique. Elle représente le lieu de la vie, de l’existence ordinaire, du commencement de la marche avec Jésus. C’est dans la vie qu’il faudra désormais le retrouver. Pas dans l’attachement au tombeau, pas dans la fixation à l’absence, mais dans le mouvement même de l’existence relue à la lumière de la résurrection.
En ce sens, la résurrection n’est pas une invitation à rester devant un vide ; elle est une invitation à repartir, à avancer, à retrouver le Christ dans la vie même.
On peut penser ici à ce que dit Paul lorsqu’il évoque les témoins du Ressuscité : la résurrection se vérifie dans des existences transformées, dans des vies marquées par cette rencontre. Elle n’est pas d’abord un objet à contempler, mais une réalité qui remet en mouvement.
Relire toute l’histoire autrement
La résurrection oblige alors à relire tout ce qui a précédé autrement. Le tombeau vide vient éclairer rétrospectivement la vie de Jésus, sa passion, sa mort, ses paroles, ses gestes. Tout prend un sens nouveau à partir de ce point.
Ce n’est donc pas seulement un événement terminal. C’est une lumière nouvelle projetée sur l’ensemble de l’histoire. La résurrection ouvre une autre lecture du réel.
La peur et le silence des femmes
Reste enfin ce dernier trait, si frappant chez Marc : la peur et le silence des femmes.
L’ange leur dit de ne pas avoir peur, et pourtant elles s’enfuient, saisies de tremblement, et ne disent rien à personne parce qu’elles ont peur. Et l’on sait que, dans la version la plus ancienne de l’Évangile de Marc, le récit s’arrête précisément là.
C’est une fin étonnante, presque brutale. Pourquoi ce silence ? Pourquoi cette peur ?
Sans doute parce que ce qu’elles viennent de vivre est de l’ordre de l’inouï. Ce n’est pas un petit étonnement religieux. Ce n’est pas une émotion vite absorbée. C’est quelque chose qui les saisit, qui les tétanise d’abord, avant même de pouvoir devenir annonce et joie.
On critique souvent la peur, on voudrait l’opposer à la foi. Mais ici, elle peut être comprise autrement : comme le choc devant ce qui dépasse toute attente, comme la conscience que quelque chose d’absolument inédit est arrivé.
Tous les ans, nous célébrons Pâques. À force, nous risquons d’en banaliser le mystère. Or ce récit rappelle que la résurrection est d’abord bouleversante. Elle inquiète avant de réjouir. Elle déstabilise avant de consoler. Elle impose silence avant de devenir proclamation.
L’inquiétude de la résurrection
On pourrait presque parler ici d’une inquiétude de la résurrection. Une inquiétude qui n’est pas absence de foi, mais saisissement devant ce qui excède nos catégories.
Cette inquiétude n’est pas la fin du chemin. Elle est le commencement d’une joie plus profonde. Mais il ne faut pas aller trop vite. Avant la joie, il y a ce moment où l’annonce nous laisse sans voix, presque à terre, parce qu’elle est trop grande pour nous.
Marc ose conserver ce moment. Il ne le gomme pas. Et c’est sans doute une manière très juste de parler de Pâques : quelque chose s’est passé qui dépasse tout, qui nous arrête, nous déplace, nous ouvre, et nous renvoie vers la vie.
Cette vidéo fait partie de la série : Évangile du dimanche
Production : Fondation Bersier – Regards protestants
Journalistes : Jean-Luc Mouton et Antoine Nouis
Invitée : Florence Taubmann
