Un an après l’élection de Léon XIV, Christine Pedotti décrypte pour Regards protestants les premiers contours d’un pontificat discret, spirituel et déjà confronté aux grandes tensions politiques et ecclésiales de son temps.

« Je me demande si le Léon n’est pas un lion. Il ne rugit pas, mais il n’a pas l’intention de se laisser complètement faire. »

Léon XIV reste encore difficile à cerner. Trop discret pour certains, trop prudent pour d’autres, il semble pourtant, selon Christine Pedotti, sortir progressivement de sa réserve. L’éditorialiste et directrice de Témoignage chrétien voit se dessiner un pontificat moins spectaculaire que celui de François, mais peut-être plus stratégique qu’il n’y paraît.

Élu le 8 mai 2025 sous le nom de Léon XIV, Robert Francis Prevost est devenu le premier pape originaire des États-Unis, tout en étant également lié au Pérou, où il a longtemps exercé son ministère. Son âge au moment de son élection – 69 ans – rend peu crédible l’hypothèse d’un simple pontificat de transition.

Pour Christine Pedotti, le premier constat est clair : « Ce n’est pas un pape de transition. » Léon XIV, explique-t-elle, a « pas mal de temps devant lui ». Reste à savoir quel visage il donnera à son pontificat.

Un pape discret, mais pas effacé

Les premiers mois ont pu déconcerter. Après le style direct, parfois tonitruant, du pape François, Léon XIV a d’abord semblé adopter une parole plus retenue. Christine Pedotti parle d’une parole « très prudente, très assourdie ». Mais cette discrétion ne signifie pas absence de ligne.

À lire de près ses interventions, elle y voit une continuité nette avec François : attention aux pauvres, aux migrants, aux périphéries, refus des nationalismes religieux, insistance sur la paix et la dignité humaine.

Mais depuis quelques semaines, selon elle, « le vrai Léon » commencerait à apparaître. D’où cette formule : « Je me demande si le Léon n’est pas un lion. » Il ne rugit pas, mais il semble poser ses limites.

Léon XIV face à Donald Trump

L’un des points les plus frappants de cette première année tient à la relation entre Léon XIV et Donald Trump. Le pape, américain lui aussi, se trouve dans une position singulière : il est à la fois issu du même pays que le président des États-Unis et porteur d’une vision du christianisme radicalement différente de celle promue par la droite religieuse américaine.

Christine Pedotti voit là l’un des grands enjeux du pontificat : la résistance à l’instrumentalisation politique du religieux.

Aux États-Unis, la droite évangélique et une partie du catholicisme conservateur ont fait cause commune autour de Donald Trump et de J. D. Vance. Cette alliance a donné au religieux un rôle de légitimation politique. Pour Christine Pedotti, Léon XIV affronte une nouveauté particulièrement dangereuse : des puissances politiques qui cherchent dans le religieux une justification à leurs choix, y compris les plus brutaux.

Elle établit un parallèle avec la Russie de Vladimir Poutine et le rôle du patriarche orthodoxe Kirill. Dans ces différents contextes, le spirituel est convoqué pour bénir le pouvoir.

Face à cela, Léon XIV serait contraint d’occuper une position d’opposition, non pas d’abord comme acteur politique, mais comme défenseur de l’autonomie du spirituel.

Lampedusa plutôt que les célébrations américaines

Christine Pedotti cite un geste particulièrement symbolique : invité aux célébrations des 250 ans de la déclaration d’indépendance des États-Unis, Léon XIV aurait fait répondre qu’il ne pourrait pas s’y rendre, car il serait à Lampedusa.

Le signal est fort. Lampedusa renvoie immédiatement au premier grand geste du pape François, qui s’était rendu sur cette île italienne en 2013 pour alerter sur le drame des migrants.

Pour Christine Pedotti, cette décision inscrit Léon XIV dans la continuité de François : « En décidant d’aller à Lampedusa, il est dans la suite du pape François. » Elle rappelle également que le pape doit se rendre en Espagne, notamment aux Canaries, autre point d’arrivée de migrants venus d’Afrique de l’Ouest.

L’attention aux migrants, aux pauvres et aux plus vulnérables apparaît ainsi comme l’un des fils rouges du début de pontificat.

Le choix du nom Léon XIV : une référence sociale ?

Le nom choisi par le pape a surpris. Léon XIII, son prédécesseur dans cette lignée nominale, reste associé à Rerum novarum, l’encyclique de 1891 qui a marqué l’entrée de l’Église catholique dans la question sociale moderne, notamment autour du travail, du capital et de la condition ouvrière.

Christine Pedotti rappelle l’ambivalence de Léon XIII : conservateur sur certains points doctrinaux, mais décisif dans la manière dont l’Église a compris les bouleversements sociaux de son temps.

C’est pourquoi le choix du nom Léon XIV pourrait être programmatique. Plusieurs médias catholiques ont évoqué une première encyclique attendue autour du 15 mai, date anniversaire de Rerum novarum, possiblement consacrée à la dignité humaine face à l’intelligence artificielle et aux mutations technologiques.

Pour Christine Pedotti, ce parallèle est parlant : à la révolution industrielle répondrait aujourd’hui la révolution de l’intelligence artificielle.

Une continuité avec François, mais une autre relation à l’Europe

Sur les grands thèmes – migrants, pauvreté, écologie, périphéries, synodalité – Christine Pedotti voit une continuité très nette avec François. Mais cette continuité n’exclut pas des différences de ton et de méthode.

L’une des plus importantes concerne l’Europe. François avait souvent parlé de la « vieille Europe » avec sévérité, allant jusqu’à la décrire comme une grand-mère fatiguée. Léon XIV, lui, semble vouloir renouer avec les grands pays catholiques européens.

Christine Pedotti évoque notamment l’Espagne, mais aussi une possible visite en France à l’automne. Cette attention à l’Europe constitue, selon elle, une forme de discontinuité par rapport à François : Léon XIV ne semble pas vouloir opposer le Sud global à la vieille Europe, mais tenir ensemble ces différentes réalités du catholicisme mondial.

La synodalité comme réponse aux fractures catholiques

La synodalité reste l’un des grands chantiers hérités du pontificat de François. Le mot est difficile, reconnaît Christine Pedotti, mais il désigne une pratique essentielle : sortir d’un centralisme catholique qui confond parfois unité et uniformité.

Pour elle, c’est peut-être par la synodalité que l’Église catholique pourra affronter ses tensions culturelles internes. Les questions qui se posent au Cameroun, en Allemagne, en France ou au Pérou ne sont pas identiques. Elles touchent à la polygamie, à la place des femmes, au cléricalisme, au pouvoir, aux bénédictions de couples de même sexe, ou encore à la manière d’introduire plus de responsabilité partagée dans l’Église.

L’enjeu est immense : accepter que certaines questions ne soient pas réglées de la même manière à Berlin et à Yaoundé, sans pour autant rompre l’unité catholique.

Christine Pedotti parle d’une « tension créative ». Selon elle, l’Évangile donne les ressources pour habiter cette tension.

Un pape de la retenue dans un monde de bruit

Léon XIV peut-il gouverner par la lenteur, la sobriété et la retenue ? Christine Pedotti, qui a d’abord regretté cette parole très basse, commence à y voir une stratégie possible.

Dans un monde saturé par le vacarme médiatique, parler moins peut donner plus de poids à la parole. Elle compare cette attitude à celle d’une personne qui mène une réunion : lorsque le bruit monte, celui qui parle doucement peut paradoxalement obtenir l’attention.

Peut-être, dit-elle, avons-nous été trop impatients. Peut-être fallait-il ce temps d’installation pour qu’une voix spirituelle s’élève sans se confondre avec le bruit ambiant.

Une paix juste, pas un pacifisme naïf

La paix apparaît comme l’un des grands thèmes du début de pontificat. Mais Christine Pedotti insiste sur une nuance importante : Léon XIV ne parle pas seulement de paix, il parle de paix juste.

La différence est décisive. Il ne s’agit pas d’un pacifisme abstrait, ni d’une paix achetée au prix du mensonge ou de l’hypocrisie. À propos de l’Ukraine, Léon XIV a été perçu comme plus ferme que François, notamment dans la distinction entre agresseur et agressé.

Le Vatican dispose d’une tradition diplomatique ancienne. À l’heure où certaines grandes puissances semblent affaiblir ou brutaliser leur propre diplomatie, Christine Pedotti juge précieux qu’il reste, au Vatican, des diplomates capables de travailler à des issues de paix.

La paix, dans cette perspective, n’est pas un slogan. C’est un travail, une lucidité, une exigence de vérité.

Une autorité morale sans pouvoir politique

Léon XIV peut-il devenir une voix morale mondiale ? Pour Christine Pedotti, il l’est presque par fonction. Le soir de son élection, un homme encore inconnu du grand public devient soudain l’une des figures les plus regardées du monde.

Mais cette autorité n’est pas un pouvoir politique. Elle relève d’un magistère moral. Et plus les dirigeants politiques apparaissent violents, instables ou cyniques, plus la parole d’un leader spirituel peut prendre de poids.

Christine Pedotti rapproche le pape du roi d’Angleterre : deux figures sans véritable pouvoir exécutif, mais capables, par la parole, de poser des limites symboliques face à Donald Trump.

C’est peut-être là que réside la force de Léon XIV : ne pas chercher à concurrencer les puissants sur leur terrain, mais rappeler depuis un autre lieu ce que le pouvoir oublie.

Les abus, les victimes et la vérité

Sur les abus sexuels et les crimes de conscience dans l’Église catholique, Christine Pedotti estime Léon XIV plus résolu encore que François. Elle rappelle son action au Pérou contre le Sodalitium Christianae Vitae, mouvement catholique finalement dissous après de graves accusations d’abus.

À ses yeux, Léon XIV semble profondément convaincu que la vérité, la lucidité et la compassion envers les victimes doivent faire partie des priorités du pontificat.

C’est l’un des points sur lesquels il pourrait parler aux catholiques qui doutent encore de leur Église. Mais la tâche reste lourde. Les fractures autour du pouvoir, du cléricalisme, de la place des femmes ou de la démocratie interne ne se résoudront pas par une simple déclaration.

Que peut dire Léon XIV aux protestants ?

Interrogée sur ce que ce pontificat peut dire aux protestants, Christine Pedotti répond avec prudence. Il n’y a pas un protestantisme, mais des protestantismes, comme il existe plusieurs sensibilités dans le catholicisme.

Elle pointe néanmoins un sujet commun : l’inquiétude face à certaines formes de protestantisme évangélique, notamment lorsqu’elles deviennent littéralistes, fondamentalistes ou mercantiles.

Sur l’œcuménisme classique, elle ne voit pas d’obstacle majeur chez Léon XIV. Mais elle suggère que l’unité ne se décrète pas seulement depuis Rome. Elle se construit aussi dans les collaborations concrètes, comme celles qui peuvent exister entre médias chrétiens, entre catholiques et protestants, entre Témoignage chrétien et Réforme.

Marcher ensemble, travailler ensemble, parler ensemble : c’est peut-être ainsi que les blessures anciennes s’effacent.

Un pape spirituel

Pour résumer cette première année, Christine Pedotti choisit finalement un mot : spirituel.

Non pas un pape hors du monde. Non pas un pape enfermé dans les anges. Mais un pape qui cherche à rester sur la rive du spirituel tout en sachant que la vie spirituelle a des conséquences très concrètes sur la vie quotidienne, sur les engagements, sur les choix politiques et sur la manière d’habiter le monde.

Léon XIV ne serait donc ni seulement prudent, ni seulement politique, ni vraiment indéchiffrable. Il serait d’abord un pape spirituel.

Et c’est peut-être précisément ce qui lui donne, aujourd’hui, une portée politique.

Production : Fondation Bersier – Regards protestants
Remerciements : Christine Pedotti
Entretien mené par : David Gonzalez
Technique : Horizontal Pictures

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