À l’origine de Welcome to Europe, il y a un choc. Celui de voir, dans les rues de Paris comme aux frontières du continent, des femmes, des hommes et des enfants traités comme des indésirables. Cyril Montana raconte ce point de départ avec des mots simples : « Je voyais à la télé ces familles, ces femmes, ces enfants se faire gazer… j’étais très choqué par ce qui se passait. » Ce trouble, d’abord humain, deviendra un engagement concret, puis un film.
Avec Thomas Bornot, il choisit de ne pas s’en tenir à une indignation de principe. Tous deux décident d’enquêter, de regarder, d’écouter, de traverser les lieux où se fabrique aujourd’hui la politique migratoire européenne. Leur ambition initiale était presque paradoxale. « À la base, moi je voulais faire un film joyeux sur l’immigration », explique Cyril Montana. Mais le réel les rattrape. Ce qu’ils découvrent sur le terrain est trop dur, trop violent, trop systémique pour être raconté à distance.
Partir d’une histoire intime pour éclairer l’époque
Très vite, le projet trouve sa forme : il ne sera ni un simple reportage, ni un film à thèse. Il prendra appui sur l’histoire familiale de Cyril Montana, petit-fils d’un réfugié politique espagnol ayant fui le franquisme. Pour Thomas Bornot, cette mémoire est la clef du récit : « Autant partir de l’histoire et comprendre ce qui s’est passé 80 ans avant pour comprendre aujourd’hui. »
Ce choix donne au film sa profondeur. Il relie l’exil d’hier à celui d’aujourd’hui, et rappelle que la France et l’Europe ont aussi été façonnées par des histoires d’accueil, de refuge et de passage. Pour Cyril Montana, cette dimension n’a rien d’un détour : « C’est aussi aller à la rencontre et célébrer ce grand-père que j’ai jamais connu. »
Défaire les faux récits sur l’immigration
Le film s’attaque frontalement à ce que ses auteurs nomment une fiction de l’immigration. Non pas une simple exagération, mais un récit politique et médiatique solidement installé, où l’exilé est présenté tour à tour comme profiteur, menace ou fardeau. Cyril Montana refuse d’adoucir le constat : « C’est vraiment une fiction de l’immigration qu’on est en train de nous vendre. »
Face à cela, Welcome to Europe oppose une méthode : repartir des faits. Montrer ce que vivent réellement les personnes en exil. Donner à entendre ce qu’elles disent, ce qu’elles fuient, ce qu’elles espèrent encore. « Ils cherchent à fuir, pour une grande majorité, la mort », rappelle Cyril Montana. À partir de là, beaucoup de discours s’effondrent d’eux-mêmes.
Un film rigoureux, pas un slogan
L’une des réussites du documentaire tient à l’équilibre qu’il construit entre récits de vie et analyses d’experts. Car les deux auteurs le savent : sur un sujet aussi polarisé, le seul registre émotionnel ne suffit pas. Il fallait ancrer le film dans une matière solide, vérifiable, documentée.
Thomas Bornot résume cette exigence : « On ne voulait pas faire un film militant. On voulait faire un film rigoureux. » D’où la place accordée aux historiens, statisticiens et chercheurs, qui viennent confirmer, éclairer, approfondir ce que les réalisateurs ont vu sur le terrain.
Rendre leur voix à ceux dont on parle sans les entendre
Le film cherche aussi à corriger un déséquilibre plus profond : dans le débat public, on parle sans cesse des étrangers, mais on les entend rarement eux-mêmes. Welcome to Europe choisit donc de remettre les exilés au centre. Cyril Montana le dit très justement : « On entend beaucoup parler des étrangers, mais on ne les entend jamais parler eux. »
Cette attention aux voix, aux récits, aux visages, change tout. Elle redonne une épaisseur humaine à des existences souvent réduites à des catégories administratives ou à des objets de polémique.
Qui sont les vrais barbares ?
Le titre du film, trouvé à Lesbos sur un mur surmonté de barbelés, dit tout de son ironie. Bienvenue en Europe ? Oui, mais dans quelle Europe ? Celle des droits humains proclamés ou celle des camps, des humiliations, des rejets et de l’épuisement organisé ?
Au fond, le film ne pose pas seulement la question des migrants. Il pose la question de notre propre humanité. Thomas Bornot le formule sans détour : « Toute la question, c’est : qui sont les vrais barbares ? »
Car Welcome to Europe montre aussi celles et ceux qui résistent à l’indifférence : bénévoles, soignants, militants, accompagnateurs, toutes ces personnes qui continuent d’accueillir quand les États repoussent. « On a été face à des héroïnes et des héros », dit Thomas Bornot.
Ce documentaire n’est donc pas seulement une enquête sur l’exil. Il est aussi un miroir tendu à l’Europe. Un miroir inconfortable, mais nécessaire.
Production : Fondation Bersier – Regards protestants
Remerciements : Thomas Bornot et Cyril Montana
Entretien mené par : David Gonzalez
Technique : Horizontal Pictures
Thomas Bornot est réalisateur et documentariste. Avec Cyril Montana, il a notamment coréalisé Cyril contre Goliath et Welcome to Europe. Cyril Montana est écrivain, scénariste et documentariste. Coréalisateur de Cyril contre Goliath et Welcome to Europe.
