Chez Alexia Walther et Maxime Matray, l’enquête n’est qu’un point de départ, presque un prétexte, pour explorer la manière dont chacun fabrique son propre récit du monde.

Sur la Côte d’Azur en hiver, une adolescente disparaît le jour de son anniversaire. Géraldine, employée de mairie, s’improvise détective. Tout le monde a son mot à dire et elle aura du mal à ne pas se laisser submerger par les potins et les théories de chacun. Et ce n’est pas le retour inopiné de sa mère qui va lui faciliter la tâche. Une petite ville, c’est connu, c’est plein de petits crimes.

Géraldine, employée municipale qui se rêve détective, devient ainsi le fil conducteur d’un récit éclaté. À mesure qu’elle interroge les habitants, elle se heurte moins à des faits qu’à une prolifération de paroles faites de rumeurs, d’hypothèses, ou de croyances intimes… Un choix formel singulier, qui rompt avec les codes du polar classique. Ici, la vérité ne se révèle pas, elle se dissout dans une multiplicité de versions, comme si le réel lui-même devenait insaisissable.

De l’émotion plutôt que des réponses

Ce dispositif donne au film une tonalité déroutante, parfois presque absurde, mais toujours profondément signifiante. En refusant la linéarité, Walther et Matray s’inscrivent dans une tradition de cinéma indépendant qui privilégie la sensation et la circulation des affects plutôt que la résolution. On sent l’inspiration de Jacques Rivette notamment. Le spectateur est invité à accepter de ne pas tout comprendre, à habiter les zones de flou en écoutant ce qui se dit derrière les mots.

La famille comme énigme intime

Car derrière l’enquête, c’est bien la question de la famille qui affleure. Les deux cinéastes défendent l’idée que leurs films s’intéressent moins à la structure familiale qu’à sa décomposition, à ses marges, à ses inventions. Dans Affection, affection, les liens familiaux apparaissent comme des territoires instables, traversés de malentendus et de quêtes inachevées. Géraldine elle-même n’échappe pas à cette logique, notamment à travers le retour inattendu de sa mère, qui vient troubler encore davantage sa tentative de mise en ordre du monde. Le film fait de la famille une forme d’enquête permanente. On cherche à comprendre ses parents comme on chercherait à élucider un mystère. Qui sont-ils vraiment ? D’où viennent-ils ? Que nous ont-ils transmis ou caché ? Cette interrogation, jamais résolue, nourrit une tension intime qui traverse tout le récit.

L’éclatement silencieux des liens

Mais Affection, affection va plus loin encore. En multipliant les points de vue, il dessine le portrait d’un monde fragmenté, où les histoires individuelles coexistent sans réellement se rencontrer. Chaque personnage semble enfermé dans sa propre interprétation du réel, dans son propre langage. La référence à T. S. Eliot, évoquant une fin du monde qui adviendrait « dans un murmure », trouve ici une résonance particulière. Ce n’est pas l’explosion qui menace, mais la dispersion, l’éclatement silencieux des liens.

Dans cette perspective, le film touche à une dimension qui interroge notre capacité à faire communauté, à entendre l’autre au-delà de nos récits personnels. Il met en lumière ce qui sépare autant que ce qui relie, dans un monde saturé de paroles mais pauvre en véritables rencontres.

À travers ses personnages, il suggère que la quête de sens passe d’abord par une écoute – fragile, incertaine et surtout toujours nécessaire à recommencer.

Certains pourront être déconcertés par cette forme libre, par ce refus des conventions narratives. Mais c’est précisément dans cette manière de faire sentir, plutôt que démontrer, l’épaisseur des existences que réside l’intérêt majeur du film. Affection, affection ne livre pas de réponses. Il esquisse des correspondances et laisse affleurer des émotions diffuses.

Au fond, ce que propose le duo de cinéastes, c’est l’expérience d’un monde où l’on cherche maladroitement à relier les fragments. Un monde où l’affection – répétée dans le titre comme une tentative – demeure à la fois une promesse et une énigme.