Présenté dans la sélection Un Certain Regard du Festival de Cannes, le film inscrit pour la première fois une réalisatrice rwandaise en Sélection officielle.  

Le récit se déroule en 2012, près de vingt ans après le génocide des Tutsis. Au cœur du film, Vénéranda, survivante engagée dans les juridictions populaires gacaca, tente de faire dialoguer victimes et familles de bourreaux. Mais lorsque sa propre fille tombe enceinte, ses convictions vacillent et le pardon qu’elle défend publiquement devient une épreuve intime.  

Des êtres hantés par les fantômes du passé

Ce qui bouleverse dans Ben’Imana, c’est précisément ce refus de la simplification. Marie-Clémentine Dusabejambo ne construit pas un manifeste politique, ni une leçon morale. Elle filme des êtres encore habités par les fantômes du passé, des corps fatigués par le silence, des regards incapables d’oublier, des individus (et femmes en particulier) pour qui l’absence de leurs proches est la plus insupportable des peines. Le pardon n’y apparaît jamais comme une injonction héroïque ou une solution magique. Il demeure fragile, inachevé, parfois et souvent même impossible. Et pourtant, quelque chose continue de chercher la vie. La réalisatrice a expliqué vouloir « filmer les silences de l’histoire pour leur redonner une voix ». Et cette intention traverse précisément tout le film. Si beaucoup est dit, les silences, malgré tout, sont partout, que ce soit dans les maisons, dans les réunions communautaires ou dans les hésitations (et non-dits) d’une mère face à sa fille. La caméra épouse cette retenue avec une grande pudeur. Aucun effet de mise en scène ne vient forcer l’émotion. La douleur surgit alors plus profondément encore, dans ce qui reste contenu.

Penser collectivement la reconstruction

Le film touche aussi par sa manière de penser collectivement la reconstruction. Les tribunaux gacaca, au cœur du récit, ne sont pas montrés comme des institutions parfaites mais comme des lieux humains, traversés par les contradictions, les colères et les besoins de réparation. Sans discours religieux explicite, même si la l’environnement chrétien apparait plusieurs fois, le film porte une interrogation presque biblique sur le pardon. Non pas un pardon qui efface la faute ou demande l’oubli, mais un pardon qui accepte de regarder le mal en face sans laisser celui-ci devenir l’unique horizon. La force du film est de maintenir ensemble mémoire et espérance, justice et humanité.

La magnifique interprétation de Clémentine U. Nyirinkindi participe beaucoup à cette émotion. Son visage semble porter tout le poids du pays, mais aussi une forme d’obstination lumineuse. Autour d’elle, les personnages féminins deviennent les véritables gardiennes d’une possible reconstruction. Ben’Imana impressionne par sa simplicité et son humanité. C’est avec, également, la confiance dans la parole fragile des êtres qui jaillit. Un film profondément émouvant, qui rappelle que le cinéma peut encore être un lieu de réparation symbolique, où l’on tente, malgré tout, de refaire communauté après l’irréparable.