Que fait-il ? Où est-il ? Et qui est-il ? Avec Dieu, tout est possible. Depuis la nuit des temps, c’est à cache-cache qu’il joue. C’en est au point que nous ne savons pas sur quel pied danser, que nous échafaudons toutes les hypothèses. Voilà pourquoi des frapadingues imaginent que notre monde est manipulé par des extraterrestres, ou bien que sous la mer, une peuplade inconnue téléguide les sociétés humaines. On a beau leur dire qu’ils délirent, ils répondent qu’en multipliant la longueur de la base la pyramide de Khéops par la hauteur des tours de Notre-Dame, on obtient la moitié de la distance qui sépare le Parc des Princes de Saint Germain-en-Laye, ce qui prouve bien quelque chose.

Une réponse salutaire aux fausses croyances

Heureusement, Jean-Jacques Bedu leur claque le bec avec une efficacité confondante – au sens propre comme au figuré – grâce à la somme qu’il publie ces derniers jours aux éditions du Cerf : « L’odyssée du savoir, Vraies sagesses et fausses croyances ». il s’agit du tout premier volume d’une impressionnante saga, qui nous conduit depuis la préhistoire jusqu’à l’antiquité tardive et qui dans les deuxième et troisième volumes à paraître bientôt entraînera les lecteurs jusqu’à nos jours.

« Il est des époques où le sol des certitudes semble se dérober sous nos pieds, fait-il observer dans l’introduction de ce livre. La nôtre est de celles-là. » Chacun le sait, la fusion née du net a provoqué l’avènement des élucubrations les plus fantaisistes. On aime en rire, il conviendrait d’en pleurer. Le travail accompli par Bedu ne se présente pas seulement comme un antidote aux fantasmagories : rigoureux, cet ouvrage explique selon quelles modalités la croyance en Dieu s’est transformée. Suivant les techniques apprivoisées, suivant les structures sociales, parfois d’une manière encore mystérieuse, les hommes et les femmes ont entretenu des rapports spécifiques avec le divin.

Des origines du sacré aux premiers récits humains

« Tenter de reconstituer l’émergence de la parole articulée, c’est un peu comme vouloir saisir le vent, reconnaît l’auteur : les preuves directes sont évanescentes, fossilisées uniquement dans les conséquences indirectes de son apparition. » Que pensaient les femmes et les hommes préhistoriques d’un au-delà de la mort ? Qu’en disaient-ils ? Et par quels sortilèges passaient-ils pour en percevoir les prémices ou les promesses ? On aime les références aux aèdes – Homère et les siens –, l’hommage aux griots. « Matrice de l’imaginaire et du sacré », pour reprendre les termes de Jean-Jacques Bedu, le langage ouvre la porte à toutes les inventions.

Mais le passage à l’acte, nous voulons dire la construction des premiers symboles d’un rituel a décuplé les possibilités. Quand des chasseurs-cueilleurs du néolithique du sud-est de l’Anatolie du sud-est, ont planté des structures circulaires de 10 à 30 mètres de diamètres, n’était-ce pas, déjà, la marque d’un rituel essentiel ? En passant par l’écriture, l’humanité a franchi un cap. « Dans les premières civilisations, l’écriture demeure ainsi souvent confinée aux temples et aux palais, maniée par une élite de prêtres-scribes qui en cultive le mystère, analyse Jean-Jacques Bedu. Maîtres des signes, ces hommes – et il s’agit presque toujours d’hommes – occupent une position charnière entre le sacré et le profane, l’autel des dieux et le trône des rois. »

Aux sources du judéo-christianisme

Les chapitres qui concernent la Bible et le Christ, évidemment, nous intéressent au premier chef. De façon très sérieuse, mais avec l’humilité de ceux qui citent les meilleures sources scientifiques, l’auteur présente les recherches archéologiques, théologiques, herméneutiques. Opposant les partisans d’un Jésus légendaire à ceux qui démontrent qu’il vécut bel et bien, Jean-Jacques Bedu souligne que ces deux chemins nous aident à regarder les multiples visages du nazaréen.

Ce sont là des éléments bien connus des protestants. Mais l’inscription de tels débats dans une longue durée permet de montrer que le judéo-christianisme, s’il se distingue par l’affirmation de l’existence d’un Dieu unique, invention que nous pourrions qualifier de divine si cet adjectif ne portait à confusion, révèle tout ce que notre famille spirituelle doit aux autres.

Ce livre, écrit de façon fluide, réjouira les novices autant que les lecteurs cultivés, les chercheurs autant que les curieux. Nous pourrions ajouter que Jean-Jacques Bedu voit loin. Mais étant donné qu’il a longtemps exercé la profession d’opticien, nous craindrions de passer pour disciples de l’almanach Vermot. Lucide, il déjoue les pièges de l’infiniment grand, conscient de notre place dans le cosmos. Un chic type épris de vérité.

A lire : Jean-Jacques Bedu : « L’odyssée du savoir, Vraies sagesses et fausses croyances » Volume 1, des origines à l’antiquité tardive. Le Cerf, 700 p. 22,90 €