Ainsi Jean-Luc Mélenchon vient-il de déclarer sa candidature à l’élection présidentielle. Nous n’irons pas jusqu’à dire qu’il s’agit d’une surprise. Mais le tempo crée l’événement : de la part d’un responsable politique d’expérience – et dieu sait si, depuis hier, d’une façon plus ou moins discrète, subliminale, un grand nombre de commentateurs insistent sur son âge, 74 ans – cette annonce prématurée nous étonne. Il ne fait pas bon, la chose est bien connue, se déclarer trop tôt, pour au moins deux raisons : d’abord parce que l’on accrédite l’idée que les jeux sont déjà faits, ce que les Français détestent parce qu’ils ont le sentiment que les candidats et les commentateurs veulent forcer leur main, leur imposer leur propre règle ; ensuite parce que la campagne des présidentielles est une course de fond, qui ne ménage guère les organismes – individuel en ce qui concerne la personnalité qui se lance, et collectif en ce qui concerne le parti, le mouvement qui la soutient.
Transformer l’expérience en argument
Mais, après tout, puisque nul n’a jamais douté que le président de La France Insoumise briguerait de nouveau le suffrage de nos concitoyens, pourquoi tarder ? Quand on veut mobiliser des militants, rien de tel que de fixer des objectifs clairs. Il s’agit, pour employer le vocabulaire militaire, de « mettre en ordre de bataille ». En s’appuyant sur le contexte général de l’époque, on veut dire en justifiant sa candidature par la gravité de la situation internationale et ses conséquences redoutables pour notre pays, Jean-Luc Mélenchon veut transformer son principal handicap en atout majeur : son âge est gage d’expérience.
Une filiation revendiquée mais contestable
En agissant de la sorte, il met ses pas dans celui dont il a toujours dit qu’il était son modèle : François Mitterrand. Dès 1981, par le slogan « La Force tranquille » ; a fortiori sept ans plus tard, en s’affirmant que le symbole de « La France unie », l’homme de Jarnac avait su paraître le candidat de l’Histoire. Tout au contraire, Jean-Luc Mélenchon provoque, abîme, détériore le débat public par des invectives, engendre des ruptures. En cherchant dans l’histoire de la gauche du vingtième siècle, on ne trouve pas d’autre référence que la Section Française de l’Internationale Communiste, autrement dit le PCF des années vingt, qui puisse être comparé à La France Insoumise telle qu’il la préside et fait vivre.
De là cette obsession, chez lui comme chez ses proches, à comparer tel ou tel à Jacques Doriot, dans un impensé qui frise la séance de psychanalyse. Pour le leader de La France Insoumise, toute critique est une trahison. Mais sa propre évolution elle-même n’en est pas si éloignée. Dans un texte daté de 1956, Emmanuel Berl, écrivain-littérateur – en ce temps-là, personne ne se serait appelé « essayiste » – écrit ceci : « Jadis on pouvait sans doute voir en Jaurès un Gambetta qui aurait avancé plus que Gambetta, dans sa propre voie ; mais quand on prolongerait Jaurès à l’infini, on ne trouverait pas Staline. » Pas plus que le dictateur soviétique, Jean-Luc Mélenchon peut s’instituer disciple de Jaurès. Les électeurs se laisseront-ils séduire par une telle violence verbale ? On en doute.
À l’extrême droite, une dynamique sous surveillance
Regardons maintenant de l’autre côté de l’échiquier politique. Tout le monde nous prédit la présence du Rassemblement national au second tour de la Présidentielle. Plus de 30 % d’intentions de vote, une alternative à l’éventuelle invalidation de Marine Le Pen et, ne l’oublions pas, l’intérêt d’une fraction des patrons français pour cette famille politique, à l’heure où les campagnes électorales coûtent cher – il faudra bien, un jour prochain, se pencher sur un système de financement qui permet certaines dérives. Autant de critères qui laissent penser que l’extrême droite peut parvenir à l’Elysée. Rien n’est joué pourtant.
Les limites d’une avance trop précoce
Pour des raisons comparables à celles que nous venons d’égrener d’abord : une candidature affirmée trop tôt peut générer la fatigue de la prétendante ou du prétendant, l’indifférence ou la lassitude des électeurs. On ne cesse de nous dire que l’extrême droite bénéficie d’un socle de partisans plus que solide, qu’il profite à plein de la conjoncture, qu’il fait figure de formation politique toute neuve puisque, suivant l’adage, « on ne l’a pas encore essayé ». Mais nous devons rappeler qu’on l’a déjà essayé, l’extrême droite ayant fait preuve de ses talents durant l’Occupation allemande. Ensuite, nous sommes en droit de déceler la source de tensions, voire d’une fracture, dans les approches différentes que présentent Marine Le Pen et Jordan Bardella. Chaque fois que celui-ci se fera plus précis sur son programme économique, de quelle façon réagiront les électeurs d’Hénin-Beaumont ? Qui peut croire que la fille du fondateur du Front National quittera la place avec bonne foi, fera même campagne en faveur du jeune homme qu’elle a fait roi ?
Dernier élément, la France demeure un pays républicain. Quelques signes positifs, ici ou là, méritent d’être repérés, soulignés. La baisse d’audience de CNews, modeste certes, mais réelle, en est un. La diminution de la popularité de Jordan Bardella, modeste aussi, mais également peu contestable, en est un autre. Ajoutons dans la balance le succès d’un film. Plus d’un million de personnes ont déjà vu « Juste une illusion », d’Olivier Nakache et Eric Toledano, qui nous invite à repenser les années quatre-vingt non sous l’angle du cynisme et de la cupidité, mais par le prisme de la fraternité – sous la protection de la Loi, puisque le personnage principal prépare sa Bar Mitsva.
Une présidentielle encore ouverte
On nous dira qu’entre l’extrême gauche et l’extrême droite, la multiplication des candidatures atteint des sommets de caricature et que le système des partis traditionnels, dits de gouvernement, se trouve à bout de souffle. Peut-être… Mais, encore une fois, les Français détestent avoir le sentiment que la présidentielle est jouée d’avance. Voilà pourquoi la tentation nous vient de parier qu’au second tour de l’élection présidentielle, l’année prochaine, s’affronteront une candidate ou un candidat de droite républicaine et une candidate ou un candidat de gauche républicaine. Oui, nous en avons la tentation. Fatalitas ! Tous les dimanches, nous prions le Seigneur pour qu’il ne nous y laisse pas entrer ! Dommage…
