C’est un grand type, très maigre, aux grandes oreilles. Il s’habille à l’ancienne et ne manque jamais de dire qu’il doute. Il traîne avec ça dans la voix l’accent grave de qui ne veut surtout pas faire prendre des vessies pour des lanternes. Attendez deux minutes. Ecoutez ce qu’il dit plutôt que de penser que nous en avons soupé de ces vieux messieurs qui se griment en jeunes gens.

La lucidité d’un anti-cynique

« La politique, dit-il, c’est toujours le préférable contre le détestable. En particulier la politique étrangère. A partir du moment où on a vécu dans l’atmosphère de 68 avec le rêve, la pureté, c’est difficile de rentrer dans les combats douteux dans lesquels nous sommes tous impliqués. Or, la défense des droits de l’Homme, c’est pur ; pas toujours, mais enfin, dans les meilleurs cas, c’est un combat pur et non pas douteux. » Ce n’est pas le cynique, ou le désabusé. Non. Ce philosophe est lucide. Il se ferait trucider plutôt que de passer par pertes et profits la République. En revanche, il regrette que la question politique ne soit plus abordée que par le prisme d’une morale dégagée des contingences. Il nous invite à regarder sans complaisance notre propension quotidienne à confondre la justesse de nos principes avec les chances de les voir triompher.

Un Occident sûr de lui mais vulnérable

Voilà pourquoi, face aux périls qui nous menacent, il estime que le monde occidental, qui se croit si puissant, repose, au regard de l’Histoire – « avec sa grande hache » aurait dit Georges Perec – sur un socle d’argile. « Si l’histoire continue à être une marâtre, c’est-à-dire qu’elle reconnaît finalement les brutes et non pas les vertueux, il n’est pas démontré que dans la compétition actuelle ce soient les européens de l’ouest qui soient les plus résolus les mieux armés, les plus capables de s’entendre et de se défendre eux-mêmes. De ce fait, il est possible selon une philosophie pessimiste de l’histoire, à savoir « la terre appartient aux brutes », alors, l’Europe éclatante peut être l’Europe condamnée. Si les verdicts de l’histoire sont donnés par un tribunal de vertu, il n’y a pas de question, mais si le tribunal est celui qui compare la « Virtu » au sens machiavélien ou qui compare l’unité collective, la résolution des peuples, alors là je ne suis pas sûr que le tribunal soit indulgent pour les Européens de l’ouest. »

On vous entend formuler déjà des objections. La première est évidente : l’Union européenne s’organise face à la montée des périls et ne laisse pas faire Vladimir Poutine sans réagir : l’aide qu’elle vient d’accorder, considérable, à l’Ukraine, en témoigne. A cela s’ajoute la mobilisation des esprits contre les naïvetés du temps. Mais n’est-ce pas là, justement, que le bât blesse? On se souvient des réactions indignées lorsque le chef d’état-major des armées, Fabien Mandon, a déclaré, lors du congrès des maires de France, le 18 novembre, que notre pays devait être prêt à « accepter de perdre ses enfants ». Notre interlocuteur en aurait-il partagé le diagnostic ? On le parierait volontiers.

Le retour oublié du devoir citoyen

« La morale du citoyen, c’est de mettre – au-dessus de tout – la survie, la sécurité de la collectivité, rappelle-t-il avec fermeté. Si la morale des occidentaux, maintenant, c’est la morale du plaisir des individus, du bonheur des individus et non pas la vertu des citoyens, alors là, c’est une autre affaire. s’il ne reste plus rien du devoir du citoyen, s’il ne résiste rien chez les européens du sentiment qu’il faut être capable de se battre pour conserver les chances des plaisirs ou du bonheur que l’on souhaite, alors nous sommes à la fois brillants et décadents. Il faudrait que l’Europe se souvienne que dans une démocratie les individus sont à la fois des personnes privées et des citoyens. Or, ce qui m’impressionne le plus, c’est qu’il est presque impossible me semble-t-il en France de faire des cours sur le patriotisme dans les écoles et qu’il est probablement extraordinairement difficile, même dans une faculté, de faire un cours sur les devoirs du citoyen, et de rappeler que notre civilisation, dans la mesure où elle est libérale, est aussi une civilisation du citoyen et pas seulement du consommateur, pas seulement du producteur. Nos sociétés, nos démocraties, ce sont des pays de citoyens. Aujourd’hui, ils sont essentiellement consommateurs et producteurs. C’est très bien, cela va de soi ; mais c‘est une représentation « marxiste dévoyée » ».  

Raymond Aron, une voix pour aujourd’hui

Ce jeune philosophe de la politique n’est autre que Raymond Aron, interviewé au tout début de l’année 1981 par Jean-Louis Missika et Dominique Wolton. 45 ans déjà…! Bien sûr, on répète à satiété depuis des lustres ce qui lui manquait pour accéder au premier rang des penseurs telluriques : un goût pour la geste légendaire, l’épopée, la grandeur. Aron fut gaulliste à contretemps : bien qu’établi à Londres pendant la guerre, il critiquait le chef de la France Libre, et soutint le RPF en 1947. De là des malentendus, des malveillances aussi – la parole apocryphe que l’on prête au Général : « Raymond Aron, celui qui donne des leçons au Figaro et publie des articles au Collège de France » en est le reflet. Mais revenir à la réalité des choses, piquer au vif ses contemporains qui rêvent, cela n’exige-t-il pas, justement, de la grandeur ?

Au cours de l’entretien auquel nous nous reportons, et que les internautes peuvent consulter sur le site de l’INA, Dominique Wolton résume assez bien le parcours de cet homme en lui disant qu’il tient à la gauche des propos de droite et parle à la droite en homme de gauche.  

Aron était plus émotif et sentimental qu’il n’y paraissait. L’entendre parler de son grand-père, juif de grande piété, montre à quel degré cet homme illustre (et cependant méconnu) situait la notion de fidélité. Simplement, Raymond Aron parlait d’une façon rigoureuse de choses très sérieuses. Une leçon pour aujourd’hui.

A lire : Raymond Aron, Le Spectateur engagé, Entretiens avec Jean-Louis Missika et Dominique Wolton, Livre de Poche

A voir : dans cet entretien (INA 1981), Raymond Aron rappelle que les démocraties sont des pays de citoyens, pas seulement de consommateurs

A voir aussi : Liberté et raison (entretien INA 1981)