1/ Diriez-vous aujourd’hui que l’IBN que vous dirigez (direction des études) est d’abord une institution pour l’espace national, ou plus largement une institution pour l’espace francophone ?
L’Institut Biblique de Nogent-sur-Marne reste une institution pour l’espace francophone, mais avec des évolutions notables (1). La première, c’est dans les rangs étudiants de l’IBN : on ne compte quasiment plus de Suisses et de Belges. Nos voisins francophones européens ont leurs propres écoles évangéliques qui fonctionnent bien. La deuxième évolution, c’est que la diversité francophone reste très présente, essentiellement avec des migrants désormais, qui ont souvent acquis la nationalité française.
La troisième sur laquelle je souhaite attirer l’attention, c’est la difficulté qu’ont désormais les ressortissants des pays francophones d’Afrique d’obtenir des visas. Prenons par exemple le cas de cette étudiante d’Afrique du nord venue en France pour faire dans un premier temps une Licence scientifique. Au bout d’un an, désireuse de bifurquer dans sa formation, elle a postulé à l’IBN. Nous l’avons accueillie, mais l’administration française a refusé le renouvellement de son visa étudiant, au motif qu’il n’y avait pas de cohérence dans son parcours éducatif. Elle s’est donc retrouvée sans papiers durant plusieurs mois. Finalement cela s’est arrangé, mais elle a dû user de tous les recours possibles avec l’aide de la CIMADE. Cette difficulté croissante à obtenir des visas est regrettable pour deux raisons : d’abord, parce que la France a besoin de cet apport de la francophonie pour assurer le renouvellement de son corps pastoral (c’est aussi vrai dans l’Église catholique). Ensuite, parce que la circulation et les échanges internationaux sont bénéfiques pour les matières enseignées, y compris en théologie.
2/ Vous êtes contemporain de la naissance d’internet, puis du déploiement des réseaux sociaux depuis 15 ans. Quel regard portez-vous sur cette révolution ?
La capacité de concentration des étudiants a beaucoup baissé. L’usage des écrans est à la fois chronophage et fatiguant. Depuis que je suis professeur, nous devons régulièrement baisser les exigences, diminuer la pression, car les étudiants ont de plus en plus de mal à suivre. Autre changement notable : la diminution très sensible des habitudes de lecture au point que certains découvrent quasiment la lecture de dizaines ou centaines de pages avec les exigences de notre formation. Autre phénomène encore, la fragilité des personnalités, due probablement au délitement de la famille et aux itinéraires chaotiques qui en résultent. Au point que, même si un étudiant est doué, sa fragilité émotionnelle peut être telle qu’on se demande s’il pourra faire face à la charge du ministère.
Il y a aussi des choses plus positives. Si au début d’Internet, les étudiants se laissaient distraire en cours par la toile, j’observe qu’ils maîtrisent mieux cet outil et restent concentrés en prenant des notes sur leur ordinateur.
Internet reste un outil formidable qui facilite l’accès à la connaissance pour peu qu’on fasse preuve de discernement. Reste que l’apparition de l’IA pose désormais question. Comment encadrer l’usage de ce nouvel outil pour qu’il aide l’étudiant sans devenir un oreiller de paresse. Nous avons déjà l’un ou l’autre étudiant qui a laissé l’IA faire les devoirs à sa place !
3/ Comment voyez-vous l’évolution de l’offre éducative dans l’espace francophone ?
On observe une multiplication de l’offre. En particulier avec les écoles bibliques associées aux grandes églises… Chaque pasteur veut son lieu de formation. Il y a aussi une surabondance d’offres en ligne. En termes d’institutions d’une certaine ampleur, il y a assez peu de créations et le paysage reste « sous-peuplé ». Je suis persuadé pour ma part que plus d’offres conduira à plus d’effectif au total. J’ai en la matière une conception libérale, au sens de la liberté d’initiative. Ainsi je me réjouis qu’une nouvelle école biblique, apostolique, au Havre ouvre ses portes en septembre. A l’inverse quand une école biblique ferme ses portes comme cela a été le cas pour l’Institut Biblique Européen de Lamorlaye, tout le mouvement évangélique est perdant. Pour preuve, l’IBN qui était proche de cette école n’a pas vu ses effectifs augmenter pour autant, ce fut une perte sèche.
4/ Quelles adaptations vous sembleraient souhaitables, face au constat d’une certaine dérégulation ?
Il y a une demande de plus en plus nette de formations en alternance. Cette année, à l’IBN, nous avons beaucoup d’étudiants à temps partiel. La Faculté évangélique de Vaux-sur-Seine nous a précédés dans ce domaine pour son Master qui est un grand succès. Il répond de toute évidence à une attente partagée entre les étudiants et les Églises. Il faut savoir que l’âge moyen de l’appel au ministère augmente. On n’est plus dans le scénario de jeunes qui sortent tout frais émoulus de leurs seules études de théologie pour entrer dans le pastorat. Une autre adaptation à réaliser, à mon sens, est à contre-courant du distanciel, très en vogue : nous croyons que l’essentiel de la formation doit rester en présentiel. En effet, cette formule comporte une dimension personnelle, liée au caractère, qui nécessite d’avoir des vis-à-vis. Je dis toujours à mes étudiants que le premier outil de l’accompagnement pastoral, c’est eux-mêmes, leur personne. Sur un autre plan, celui des supports numériques, il convient de développer discernement et recul critique dans la formation. Et en matière de pédagogie, il y a mieux à faire. J’observe que les séminaires de théologie américains ont des chaires d’éducation. Pas en France. Pourquoi ? Il faut apprendre à réfléchir sur la pédagogie employée qui se résume trop souvent au cours magistral en France et dans nos institutions. A l’IBN, nous avons la chance d’avoir une spécialiste des sciences de l’éducation, Anne Ruolt qui nous aide à avancer.
5/ Quels défis se profilent pour la formation pastorale francophone ?
Un premier défi, c’est le dialogue avec les unions d’Églises. A deux reprises, des assises CNEF de la formation (2020 et 2022) ont été organisées à mon initiative (2). Ce fut précieux pour accorder nos violons, car on observe toujours une tension entre ce que les unions d’Églises souhaitent (souvent de l’ordre de la préoccupation immédiate), et ce que les enseignants préconisent (à plus long terme). Exemple type : apprendre l’hébreu et le grec. C’est un investissement à long terme ! Pas de retour immédiat ! Mais c’est nécessaire. Ces bases sont à maintenir. Un autre défi est d’ouvrir davantage à la francophonie, et à ce qui sort de l’hexagone. Nous avons la chance d’avoir le théologien antillais Alain Nisus, qui intervient dans un cours en visioconférence pour l’IBN. Patrice Kaulanjan, guadeloupéen, est très investi aussi. Je citerai également Serge Oulaï, ivoirien, pasteur à Créteil, qui intervient sur l’interculturalité. Pour l’instant on en est là, mais on souhaite aller plus loin. Nous désirons aussi intensifier les échanges avec d’autres institutions francophones (FATEAC, Institut biblique de Man par exemple), en particulier en Côte d’Ivoire car l’IBN est à l’origine du travail missionnaire dans ce pays.
Enfin, je distingue trois lignes de fracture.
– La première est nourrie par le néocalvinisme d’Évangile 21 (Gospel Coalition). C’est une tendance très respectable, soucieuse d’orthodoxie, mais j’observe qu’ils sont fermés sur le ministère féminin, ce que j’interprète comme un raidissement identitaire. A suivre.
– La deuxième ligne de fracture se joue avec les congrès « Bible et science ». Avec le soutien de la mega-Église La Porte Ouverte Chrétienne (POC), le néo-créationnisme, resté marginal jusque-là dans l’évangélisme français fait une percée. Je n’en suis pas ravi, d’autant moins que l’approche est agressive, et peu portée au dialogue.
– La troisième ligne de fracture, dont je ne suis pas très heureux, c‘est une tentation du quantitatif, du nombre, dans notre monde évangélique, à la fois en matière de finances et d’auditoire, ce qui me fait craindre de la superficialité. Or l’Évangile est une affaire de profondeur, pas de surface.
- (1) Sur l’histoire de l’Institut Biblique de Nogent-sur-Marne, lire l’ouvrage du centenaire par Anne Ruolt, A l’ombre du grand cèdre, histoire de l’Institut Biblique de Nogent, 1921-2021, Nogent, ed. IBN, 2021
- (2) Pour un bilan après la 2e édition des assises de la formation, lire « France : former 1000 pasteurs en 10 ans », Evangéliques.info, 11 mai 2022. La seconde édition a réuni des représentants de 15 unions d’Églises et de 9 organismes de formation.

