Président fondateur du CNEF (2010), homme de conviction et de dialogue, le pasteur baptiste français Etienne Lhermenault occupe aujourd’hui deux responsabilités importantes, en tant que directeur des études à l’Institut Biblique de Nogent-sur-Marne (IBN) et président de la Fondation Oïkonomia (1). Dans ce premier volet d’entretien, il nous en dit plus sur son rapport à la francophonie.
1/ Etienne Lhermenault, merci de vous présenter
Je suis pasteur baptiste de la FEEBF, en France, notamment directeur de l’ouvrage collectif Les Eglises baptistes, un protestantisme alternatif (2), et professeur à l’Institut Biblique de Nogent-sur-Marne depuis 2008. J’ai été formé à l’Institut Biblique d’Emmaüs (Suisse), avant que cela s’appelle HET Pro, et à la Faculté Libre de Théologie évangélique de Vaux-sur-Seine (France), en plus d’études agricoles. Après sept ans comme directeur général de l’IBN, j’en suis aujourd’hui le directeur des études. J’ai également été le premier président du Conseil national des évangéliques de France (CNEF) à partir de son officialisation. J’ai assumé beaucoup de fonctions, mais je mets un point d’honneur à ne pas m’immiscer ensuite dans le ministère de mes successeurs. Il faut savoir faire de la place à ceux qui nous suivent.
Je vais publier bientôt un livre, dans la collection « Question suivante » des Groupes Bibliques Universitaires, aux éditions Farel. C’est une reprise d’enseignements donnés dans une retraite missionnaire, « En tête à tête avec Jésus, l’art du dialogue avec le prochain selon l’évangile Jean ».
2/ L’art du dialogue se perdrait-il ? Nos sociétés sont aujourd’hui marquées par une polarisation accentuée, et des crispations identitaires. Quel regard de pasteur et de directeur d’œuvre portez-vous sur ces évolutions ?
Je suis tantôt inquiet, tantôt atterré devant l’évolution des choses, notamment dans la sphère politique en France. Quand je vois LFI s’enfoncer dans l’antisémitisme et la multiplication des discours violents, cela me préoccupe. Je ne suis pas davantage rassuré par l’extrême-droite, bien qu’elle fasse de grands efforts pour se présenter de façon plus policée. Et entre les deux, je ne vois guère de substance. Sur la laïcité, je constate aussi des dérives, loin du sens originel, avec de plus en plus de contraintes et de moins en moins de libertés. Enfin, la France d’aujourd’hui me semble entraînée dans une regrettable spirale de déclassement.
3/ Beaucoup d’évangéliques blancs, aux Etats-Unis, se montrent tentés par le nationalisme chrétien. Qu’en pensez-vous ?
J’en pense beaucoup de mal. Il est dangereux de mélanger les affaires du royaume et les ambitions de domination politique. Je distingue néanmoins la posture de l’Église de celle du chrétien individuel. Il me paraît légitime qu’un chrétien s’engage dans la vie de la cité, et s’investisse en politique. Mais l’Église ne doit pas s’immiscer dans les affaires de la cité au point de vouloir la gouverner. L’histoire ancienne et contemporaine témoignent du caractère funeste de cette voie.
En ce qui concerne les nouveaux moyens de communications, je trouve qu’Internet et les réseaux sociaux ont de bons et mauvais côtés : un accès à l’information inégalé, mais surtout un formatage de la pensée extrêmement appauvrissant. Les algorithmes nous confortent dans nos présupposés. Là où Internet a d’abord favorisé la pluralité des idées, il s’est mis aujourd’hui à enfermer dans des bulles de conformisme. Cela a malheureusement des conséquences sur la qualité du débat public.
4/ En France, la thématique des racines chrétiennes vous paraît-elle attractive pour les milieux protestants et évangéliques ?
Je suis très préoccupé par des discours « à la Zemmour » d’un christianisme sans le Christ. Et je sens, certes de façon encore marginale, un attrait pour cette forme de pensée chez quelques évangéliques. Faut-il rappeler qu’en France les racines chrétiennes renvoie à un monde où le catholicisme, dominant, écrasait les minorités, dont les protestants ? Il y a une grande incohérence à se réclamer de cette histoire d’une chrétienté catholique intolérante là où la laïcité et la loi de 1905 a fait souffler un vent de liberté pour les évangéliques. Cela ne signifie pas pour autant qu’il n’y ait pas un héritage chrétien à respecter. L’histoire contemporaine nous apprend qu’une morale civique sans Dieu tient en gros un siècle avant de se déliter morceau par morceau et de brouiller tous les repères. Défendre la foi chrétienne a toute sa légitimité, mais sans jamais confondre royaume de Dieu et structure politique. De ce point de vue, je me méfie d’une certaine course à la reconnaissance publique et étatique, chez les évangéliques, comme on l’observe en Belgique ou en Hongrie dans le milieu baptiste. Elle crée sans conteste un évangélisme à deux vitesses, un confortable car financé au moins en partie par l’État et l’autre à la peine… En matière de relation avec le politique, l’évolution de la Convention Baptiste du Sud, aux Etats-Unis, est également préoccupante. Je crois retrouver au niveau du pouvoir américain l’arrogance et le mépris que j’ai constaté dans mes relations avec cette union d’Églises baptistes : tout est bon pour faire progresser ses idées et obtenir des avantages de la part du pouvoir politique.
5/ Au cours de votre itinéraire, si vous deviez choisir trois expériences qui ont particulièrement marqué votre rapport à la francophonie ?
Ce sont d’abord deux années de coopération en tant que Volontaire Service National (VSN) à l’extrême nord du Cameroun, avec la Mission Baptiste Européenne, qui s’appelle aujourd’hui Églises baptistes en Mission. J’étais alors professeur de technologie, et officieusement aumônier d’un collège protestant à Mokolo. Ce fut extrêmement intéressant et formateur, j’ai vu de près le meilleur et le pire. Le meilleur : la soif spirituelle des collégiens. Alors qu’ici, les ados ne s’intéressaient pas aux questions spirituelles, là-bas, les questions fusaient. Le pire : j’ai aussi vu la corruption des Églises baptistes et d’une partie de la mission, au Cameroun. Par exemple, le fait que les fonds destinés au creusement des puits en zone désertique transitaient sur les comptes personnels de responsables baptistes pour rapporter des intérêts avant d’arriver à leur destination ! Comment espérer que les prestataires non-chrétiens auxquels nous avions recours, constatant ces pratiques, s’intéressent à la foi ?
Seconde anecdote, la Belgique, avec laquelle j’ai entretenu une relation assez étroite. Mon grand-père, pasteur, avait commencé son ministère en Belgique après avoir quitté Nogent, entre les deux guerres. En outre, la Fédération Baptiste (FEEBF) dont j’ai été le secrétaire général, a d’abord été franco-belge. Ce qui m’a frappé dans mes relations avec les baptistes belges, c’est leur difficulté à financer les postes pastoraux alors qu’ils ne sont pas plus pauvres que les Français. Je crains qu’ils ne se soient reposés trop longtemps sur la possibilité, pour les pasteurs, d’être rémunérés comme professeurs de religion.
Troisième anecdote, le Québec et le New Brunswick, en lien avec l’union des Églises baptistes françaises (disaient-ils à l’époque). Nous avons essayé de monter des projets communs. Ce qui nous réunissait, c’était le Canadian Baptist Ministries, organe missionnaire d’une des grandes familles baptistes. Au New Brunswick, province bilingue, j’ai observé que, dans une même ville, il y avait des des Églises baptistes de langue française, petites et généralement pauvres, et de langue anglaise, grandes et généralement « riches ». Ce qui était très surprenant, c’est que, tout en étant dans la même dénomination, il n’y avait entre elles aucune solidarité et qu’elles se connaissaient à peine, même situées à 2 km de distance.
6/ Comment évaluez-vous, du point de vue des instances protestantes représentatives (FPF, CNEF) la possibilité de penser à l’échelle de la francophonie ?
Je ne parlerais pas de possibilité, mais de nécessité. Penser à l’échelle de la francophonie est indispensable. Dans mon Église locale, nous avons une vingtaine d’origines différentes dont 90 % de francophones (20 % de blancs) et nous le vivons assez bien. Mais je ne suis pas sûr que nous tirions parti de toute cette diversité. Il faut dire que ce n’est pas forcément simple, ni fait en un instant. Penser à l’échelle de la francophonie invite à travailler en partenariat, et éviter de rentrer dans un tutorat condescendant. Je le dis aussi aux Américains, qui ont du mal à l’entendre. Je terminerai par une histoire qu’on raconte en missiologie : « Quand Pierre quand est arrivé à la belle porte (Jérusalem), il a vu un boiteux, et lui a dit : « je n’ai ni argent ni or, mais ce que j’ai, je te le donne : au nom de Jésus-Christ, lève-toi et marche ». Mais sur le champ missionnaire, la pratique s’apparente souvent à : « J’ai beaucoup d’argent et beaucoup d’or, au nom de Jésus-Christ, reste assis et tu vas voir comment ça marche ! »… En France, j’ai travaillé à la fois au sein e la FPF et au sein du CNEF. Je dirais que pour penser à l’échelle de la francophonie dans ces cadres, il y a grand besoin d’identifier des personnes passerelles, et ensuite d’approfondir des relations dans la durée.
- (1) La fondation Oïkonomia est fondée en 2022 et reconnue d’utilité publique le 6 janvier 2023. Son site internet est : https://www.oikonomia.fr
- (2) Etienne Lhermenault (dir), Les Eglises baptistes, un protestantisme alternatif, Tharaux, ed. Empreinte Temps Présent, 2009.

