Comprendre. A tout le moins décrypter, sortir du café du commerce et réfléchir à deux fois. Pierre Larrouy, qui fut dans sa jeunesse un des collaborateurs et ami de Jacques Pilhan –pionnier de l’analyse politique par les enquêtes psychosociologiques, décrit la situation dans laquelle se trouve la France, puis en propose une interprétation.

Une société libre… mais désorientée

« Nous vivons dans une société extrêmement paradoxale qui, d’un côté prétend tout maîtriser, mais de l’autre ne voit pas ce qu’elle fait, ni où cela peut aboutir, nous dit-il d’emblée. La multiplication des échanges, au lieu de promouvoir du commun, de permettre l’avènement d’une vie collective intense, renforce l’individualisme et le sentiment d’une solitude cumulée. » Jadis et naguère, on désignait comme isolée une personne qui n’avait plus de parents ni de relations amicales, veuve ou célibataire et âgée. Pierre Larrouy constate que la solitude aujourd’hui frappe tout le monde. « Que l’on soit jeune ou vieux, que l’on soit PDG, cadre, employé, ce sentiment nous domine, observe-t-il. Chacun cherche quelqu’un qui le comprenne. A force d’être libre, on ne se comprend plus. »

Le triomphe de l’imaginaire et la perte du symbolique

Bien sûr, l’explication de nos soucis par l’hyper-individualisme n’est pas nouvelle. Un grand nombre de sociologues ont déjà dénoncé pareille dérive. Mais pour notre interlocuteur, il ne s’agit pas seulement de cela. Selon lui, nous avons supprimé la part symbolique, celle qui, précisément nous aide à vivre. « D’une façon générale, toute limite est rejetée (y compris celle du corps, de la biologie, de la physiologie) parce qu’elle est considérée comme un frein à notre liberté, à notre épanouissement, déplore-t-il. Or, c’est bien cette limite qui nous autorise, parce qu’elle donne de la Loi. Notre société ne manque pas d’énergie, mais, parce qu’elle croit que cette énergie l’aide à produire du symbolique, elle tourne en rond. Le psychanalyste Charles Melman écrit : « « L’énergie ne permet pas de passer de l’imaginaire au symbolique, elle ne fait que renforcer l’imaginaire. »

Ce refus du symbolique, nous la retrouvons dans le champ politique sous la forme classique d’un sentiment de toute puissance. Donald Trump en est évidemment le représentant le plus spectaculaire. Mais en France même, comment ne pas être tenté de le retrouver, suivant des modalités différentes ? Quand Jean-Luc Mélenchon dit : « Je suis la République ! » ou quand Jordan Bardella prétend présider la France alors qu’il n’a jamais exercé le moindre emploi avant d’être désigné par Marine Le Pen comme un des dirigeants du Rassemblement national, nous en décelons quelques ingrédients caractéristiques.

Mais le manque de limite ne se traduit pas seulement par un sentiment de toute puissance. Il empêche l’accomplissement des individus. « Quand vous demandez aux jeunes ce qu’ils font, ils répondent : « j’ai un projet « , remarque Pierre Larrouy. Ce projet n’aboutit pas forcément, mais ce n’est pas l’essentiel ; pour eux, avoir un projet, c’est exister. C’est la prédominance de l’imaginaire servie par l’énergie. Cette génération d’éternels étudiants qui, très souvent, veulent d’abord être des créateurs – et pourquoi pas des artistes ? – est en vérité fragile, puisque, nous venons de le dire, chacun se replie sur soi, refuse le commun, affirme son désir comme un impératif. » L’aggravation des questions de santé mentale en est un signal préoccupant.

Les « classes moyennes ressentimentales » en quête de sens

Dans ce paysage désolé, notre analyste distingue une catégorie sociale dont on ne mesure pas assez le désarroi, celle qu’il désigne sous le vocable de « classes moyennes ressentimentales ». Ce sont des gens cultivés, qui ont fait l’effort de mener de bonnes études, et qui considèrent que les élites ne les écoutent pas. « Ce sont des gilets jaunes culturels, estime Pierre Larrouy. Professeurs, cadres de la fonction publique, ils se voient comme les bouées de sauvetage d’une société à la dérive, les garants d’une société fraternelle ; ce qui les caractérise, ce ne sont pas des critères matériels – encore qu’ils supportent mal de ne pouvoir habiter dans les centres-villes où ils exercent leur métier – mais une perte de sens, l’impression de n’être pas écoutés. »

Pour surmonter cette crise collective, beaucoup réclament la restauration d’une autorité verticale. Plus que le désir d’un retour à l’ordre ancien, c’est l’aspiration à redonner du sens à la vie en commun qui, sans doute, explique le succès des formations que l’on dit populistes.

Il conviendrait, mais ce n’est pas ici notre sujet, de souligner combien ce mot traduit de mépris pour le peuple. Certes, il raisonnable de se garder des généralités, surtout de se méfier du singulier quand on parle des individus. Existe-t-il, un peuple, dans l’acception homogène du terme ? Cela mériterait bien sûr un développement. Mais lorsque de Gaulle ou Mitterrand parlaient du peuple, ils ne semblaient pas s’en éloigner, s’en méfier ; tout au contraire, ils s’en approchaient pour mieux l’écouter.

Chacun devine ce que le rétablissement d’une autorité verticale indiscutée peut avoir d’illusoire. « La réponse à l’horizontalité sans limite ne peut pas être la verticalité, souligne Pierre Larrouy. C’est l’assentiment qui fait l’autorité. C’est l’acceptation du destin commun, de la volonté de partage et de la limite qui la renforce, que j’appelle « horizontalisme ». Dans le sport comme en politique, les grands capitaines sont ceux qui génèrent un assentiment. Le prochain président de la République sera la candidate ou le candidat qui saura recréer un assentiment. » Puisse pareille personnalité se présenter.

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