Rituel auxquelles peuvent être tentées de céder les personnalités notre vie publique ou intellectuelle, exercice littéraire de haute volée si l’on se souvient de Saint Simon, Rousseau, Chateaubriand, les « Mémoires » exigent d’apporter du plaisir aux lecteurs, et ce minimum de sincérité qui révèle un caractère. Autant le dire, le troisième volume des souvenirs de Jean-Noël Jeanneney confirme ce que les deux premiers volets nous avaient laissé penser : l’ouvrage est essentiel. Non parce qu’il écrase les grands ancêtres cités précédemment –l’idée seule ferait sourire notre personnage et l’amènerait à nous traiter de flagorneur, lui qui trace une sacrée belle galerie de courtisans parmi les collaborateurs de François Mitterrand. Mais tout simplement parce qu’il offre le tableau d’une époque et, par le prisme d’un parcours individuel qui, tout de même, ne se trouve pas tous les jours sous les sabots d’un cheval, un peu de notre histoire collective.
Le hasard comme point de départ
Commençons par ce rappel. « Un soir, la mort m’a frôlé, nous dit Jean-Noël Jeanneney pour explique le titre général de son livre. Il s’en fallut d’une seconde ou deux, j’avais dix-huit ans. C’était en 1960, le 7 août. Je descendais en voiture le col de Süsten, dans le massif du Saint Gothard, avec deux camarades, lorsque notre 2 CV fut prise sous l’orage. Soudain, un énorme bloc de pierre se détacha, glissa sur la route et écrasa la voiture qui roulait juste devant nous. Ses cinq occupants périrent, sans que nous puissions leur porter secours. Ce rocher ravageur incarne depuis lors, pour moi, la force du hasard dans l’orientation de n’importe quelle vie. » Voici le décor planté, l’inclination de l’auteur pour le coup de dé que le destin, suivant Mallarmé, ne saurait abolir.
L’historien au cœur du pouvoir
Partons maintenant du côté de Bercy. Nous sommes en 1991, Michel Rocard est contraint de quitter Matignon. Nommé secrétaire d’Etat au Commerce extérieur du gouvernement dirigé par Edith Cresson, Jean-Noël Jeanneney choisit son directeur de cabinet plutôt que d’accepter celui que l’Elysée lui recommande. Un geste important pour qui veut préserver son indépendance – en toute fidélité. Mais il n’agit pas comme un simple responsable politique. A chaque instant, l’historien demeure aux aguets. Comme le comédien selon Diderot, Jeanneney conserve un regard sur lui-même en train d’agir. Non qu’il se comporte en artiste incarnant quelque rôle, bien sûr que non. Mais parce qu’il veille à ne pas prendre l’exercice des responsabilités pour une valse de pouvoir.
A propos de la fameuse vente des frégates françaises à Taïwan, fameuse parce qu’elle manqua (de très peu) d’envoyer Roland Dumas dans une prison, l’auteur explique : « Je pus vérifier après coup que, décidément, dans l’Histoire, des évolutions superposées sont toujours au travail, dont les interférences sont toujours difficiles à apprécier ou même à découvrir pour un regard immédiat. »
C’est au printemps 1992 que JNJ – comme le regretté Philippe Caloni, journaliste qui fut l’une des voix marquantes du service public aimait surnommer notre personnage – prend en charge le Secrétariat d’Etat à la Communication. Peu d’espace, peu de temps, mais un choix majeur : l’attribution du canal libéré par la mort de la Cinquième chaîne à la toute jeune Arte. Rien que pour cela…
Portraits d’une gauche au pouvoir
Les portraits que nous dessine Jean-Noël Jeanneney, toujours équilibrés – nous allions écrire « balancés », mais en argot, le verbe prend un tel sens, que nous avons renoncé –permettent au fil des pages de mieux comprendre l’échec d’Edith Cresson, l’enfermement de Pierre Bérégovoy, la façon d’être de Lionel Jospin, la désinvolture de Pierre Moscovici. Nous aimons aussi le souvenir évoqué de Jean Lacouture, dont le swing évoquait l’incertain du ballon de rugby, la silhouette rapide, élégante et contrôlée d’Henri Cartier-Bresson.
Certains d’entre vous déjà se demandent peut-être en quoi ce livre peut nous aider à penser notre temps. D’abord à mesurer combien notre époque est toute autre. L’action se déroule avant l’avènement d’Internet et, si la mondialisation marche à toute allure, on devine que la France possède encore des marges de manœuvre, à défaut de maîtriser son destin. Mais encore à percevoir la violence des rapports de personnes à l’intérieur du champ politique. En mémorialiste aguerri, Jean-Noël Jeanneney souligne à quel point sa liberté d’universitaire lui a permis de traverser les événements sans trop souffrir. On devine qu’il dût bien des fois maudire tel ou tel de ses adversaires, tel ou tel des médiocres qui le jalousaient. Mais, plutôt que de s’épancher – protestant dans ce domaine ? Allez savoir – il décrit la méthode par laquelle on peut tout à la fois survivre aux rivalités, suivre son chemin, faire naître des projets utiles à ses concitoyens.
Une certaine idée de la responsabilité politique
Mais le plus précieux des messages contenus dans ses mémoires est bien la confiance et la justesse qu’imprime l’auteur à l’exercice des responsabilités politiques. Eloigné tout autant du cynisme comme de la naïveté, Jean-Noël Jeanneney incarne une république en actes, inspirée par des principes et toute entière consacrée à l’amélioration des conditions de vie de nos concitoyens.
Passant de la commémoration de la Révolution française à la promotion de la culture européenne dans le domaine de l’audiovisuel, notre homme apprécie les rebonds, les gestes imprévus qui changent le cours des événements. Deux temps, trois mouvements, le lecteur, sans avoir fait « ouf », arrive en 2002. Jean-Noël Jeanneney se voit proposer la présidence de la Bibliothèque nationale de France. « Il faudrait continuer donc, mais non moins innover pour répondre au défi des nouvelles technologies, remarque-t-il. Nul retard, nulle paresse, nulle timidité ne pourraient être, à cet égard, toléré. » Nous nous réjouissons de la suite, mais…mais… Quoi ? Le mot « Fin » ? Déjà ? Vivement le quatrième volume !
