Avec Emmanuel Marre, le cinéma historique quitte ici les habits classiques de la reconstitution pour devenir une expérience de trouble. Présent en compétition à Cannes, Notre Salut s’inspire de l’histoire familiale du cinéaste (son arrière-grand-père) à Vichy pour suivre Henri Marre, fonctionnaire du régime de Vichy, happé peu à peu par la mécanique administrative de la collaboration. Mais le film refuse précisément le confort des catégories simples. Il ne cherche ni l’excuse, ni le réquisitoire démonstratif. Il observe. Et cette observation devient glaçante.  

Le geste politique du film tient d’abord dans ce déplacement du regard. Emmanuel Marre ne filme pas les grands responsables du régime, mais les rouages intermédiaires, ces hommes ordinaires qui “font fonctionner” le système.

À travers les microdécisions administratives, les formulaires, les classements, les procédures et les réunions absurdes, le réalisateur montre comment une idéologie s’installe moins par le fracas que par la rationalisation et la recherche d’efficacité.

Le film touche alors quelque chose de profondément contemporain quant à cette manière qu’ont certaines structures politiques ou technocratiques de diluer la responsabilité individuelle dans le fonctionnement collectif.  

Une immersion documentaire étouffante

Ce qui impressionne surtout, c’est la forme choisie. Marre revendique une “proximité documentaire” plutôt qu’une fresque historique classique. Caméra mobile, présence physique des corps, scènes de bureaux étouffantes, dialogues parfois improvisés… tout concourt à produire une sensation d’immersion presque inconfortable. On pense à un épisode dystopique de Strip-Tease… On a souvent le sentiment d’assister aux événements plutôt que de regarder un film “sur” les événements. Cette porosité entre fiction et documentaire donne à Notre Salut une puissance rare.

Le montage joue un rôle essentiel dans cette sensation. Il fragmente les moments, laisse surgir les silences administratifs, les attentes, les gestes dérisoires, jusqu’à créer une tension sourde. La guerre demeure souvent hors champ ; ce sont les conséquences humaines et morales qui envahissent progressivement le cadre. Emmanuel Marre filme ainsi l’installation du compromis, étape après étape. Et c’est ce refus du spectaculaire qui finit par devenir terrifiant.  

Swann Arlaud, portrait d’une faiblesse ordinaire

Dans ce dispositif, Swann Arlaud trouve l’un de ses rôles les plus complexes. Son Henri Marre n’est ni un monstre ni une victime. C’est un homme blessé, frustré, désireux d’exister enfin, qui découvre dans l’ordre autoritaire un moyen de réparer sa propre faillite intime. Arlaud joue admirablement cette médiocrité tragique, cette faiblesse humaine qui devient une porte d’entrée pour l’idéologie. Face à lui, Sandrine Blancke apporte progressivement une autre conscience du réel, plus lucide, plus inquiète.  

Une mise en garde adressée au présent

Il y a enfin dans Notre Salut une réflexion morale qui dépasse largement le contexte historique. Le film interroge la capacité humaine à se raconter de bonnes raisons pour continuer à collaborer avec l’inacceptable. À quel moment cesse-t-on de voir ? À partir de quand l’habitude devient-elle complicité ? Emmanuel Marre ne donne jamais de réponse définitive, mais son film agit comme une mise en garde adressée au présent. Un rappel que les catastrophes politiques commencent souvent dans les petites renonciations ordinaires.