Mais ici, le cinéaste espagnol va plus loin encore en ne se contentant plus d’interroger la mémoire et la création ; il met littéralement en scène le processus de fabrication de la fiction, et la manière dont un artiste peut se nourrir, parfois douloureusement, de la vie des autres et de ses proches, en particulier.

Le film suit Elsa, réalisatrice fragilisée par la mort de sa mère, les migraines et les crises d’angoisse, tandis qu’en parallèle un cinéaste nommé Raúl transforme son entourage en matériau romanesque. Peu à peu, le récit se dédouble, se fissure, jusqu’à révéler un fascinant jeu de miroirs entre réel, invention et autofiction. C’est sans doute là l’œuvre la plus autobiographique du réalisateur, où Almodóvar semble regarder son propre cinéma avec lucidité, voire sévérité. Ce qui frappe immédiatement, c’est la manière dont le cinéaste transforme cette réflexion intellectuelle en émotion pure.

Chez Almodóvar, les couleurs parlent, les vêtements révèlent les blessures intérieures, les décors deviennent des états d’âme… tout est beau et touchant !

C’est ainsi, par exemple que les jaunes et ors enfermés du monde de Raúl s’opposent aux blancs lumineux et au noir du sable volcanique de Lanzarote, lieu de dépouillement et de renaissance pour Elsa. Mais, sur ce point, Autofiction atteint surtout une forme de grâce dans son rapport à la musique.

Comme souvent chez Almodóvar, la bande-son ne vient pas simplement accompagner les scènes, mais elle les transfigure. La partition d’Alberto Iglesias enveloppe le film d’une mélancolie délicate, presque suspendue, donnant à certaines séquences une dimension méditative bouleversante.

La musique comme lieu de vérité

Les interludes musicaux dans la structure émotionnelle du récit sont purement remarquables. Deux moments notamment semblent déjà destinés à rester parmi les plus beaux instants du cinéma d’Almodóvar. Le premier survient lorsqu’une chanteuse espagnole interprète un morceau pour Elsa, accompagnée simplement par un violoncelle. Le temps paraît alors s’arrêter. Le film quitte soudain le champ du récit pour entrer dans celui de la confidence intérieure.

Chez Almodóvar, la chanson agit souvent comme une vérité impossible à formuler autrement ; ici encore, elle révèle ce que les personnages ne savent plus dire : le manque, la solitude, le désir de continuer malgré la douleur. Le second moment est peut-être encore plus bouleversant. Elsa et Patricia écoutent ensemble une chanson, presque immobiles, et l’émotion envahit progressivement l’écran. Rien n’est forcé. Aucun débordement spectaculaire. Juste deux visages, une musique, et cette capacité rare du cinéma à saisir ce qui traverse silencieusement les êtres.

Almodóvar disait récemment qu’une chanson pouvait “changer la vie d’un personnage” et faire basculer le film vers la comédie musicale intérieure. Cette scène en est l’illustration parfaite. Le cinéaste retrouve ainsi ce qu’il a toujours su filmer avec une intensité unique.

Ces instants où l’art devient refuge, où la musique ouvre une brèche dans les douleurs du quotidien. Dans Autofiction, les chansons ne décorent pas le film ; elles deviennent des lieux de vérité.

Entre création et vertige intime

L’autre grande réussite du long métrage réside dans son absence de manichéisme. Derrière la critique de “l’artiste vampire”, celui qui puise dans la vie des autres pour créer, Almodóvar ne condamne jamais totalement son double fictionnel. Il interroge plutôt le prix de la création et ses ambiguïtés morales. S’ajoute en arrière-plan la solitude (imposée aux proches) qui accompagne parfois le geste artistique. Certains spectateurs pourront trouver peut-être le film quelque peu labyrinthique ou déroutant dans sa construction en abyme. Mais d’autres (comme moi) y verront au contraire l’une des œuvres les plus délicates et personnelles du réalisateur depuis longtemps, avec une puissance de sa mise en scène et de sa réflexion sur la création.  

Au fond, Autofiction ressemble à un aveu fragile. Un film sur la peur de se répéter, sur le doute du créateur vieillissant, mais aussi sur la nécessité de continuer à raconter des histoires, dans un vertige entre réel et invention, entre douleur intime et beauté musicale.