Présenté en compétition au Festival de Cannes, L’Inconnue, adaptation du roman graphique Le Cas David Zimmerman, écrit avec son frère Lucas Harari en 2024, est sans doute l’une des propositions les plus surprenantes de cette sélection, jusqu’à aujourd’hui (en mettant de côté Hope).
Le vertige de ne plus savoir qui l’on est
Le point de départ tient du fantastique pur. David Zimmerman, photographe solitaire approchant la quarantaine, suit une mystérieuse femme lors d’une fête nocturne avant de se réveiller dans son corps après un rapport sexuel inattendu. À partir de cette bascule, Harari construit une œuvre labyrinthique, opaque parfois, mais d’une cohérence sensorielle remarquable. C’est un cinéma du dédoublement qui nous est proposé, du miroir et, avec, de la perte de repères, entre cauchemar métaphysique et enquête intérieure. Là où le “body swap” (le concept d’échanger son corps au cinéma) est souvent traité sur le mode de la comédie ou du divertissement, L’Inconnue choisit le trouble, l’inconfort, jusqu’à flirter parfois même avec l’angoisse. La transformation n’est pas gadget. Elle devient expérience de dépossession. Qui suis-je lorsque mon corps ne me correspond plus ? C’est aussi le regard des autres qui ne reconnaît plus ce que « je » croyais être, lorsqu’également ma mémoire elle-même semble devient étrangère.
Intensité sensorielle et émotionnelle
Dans cette dérive identitaire, l’interprétation de Léa Seydoux impressionne par son étrangeté maîtrisée. Elle joue moins un personnage qu’une présence fuyante, presque spectrale, tandis que Niels Schneider compose un homme en perpétuel décalage avec lui-même. Tous deux parviennent à créer ce trouble physique assez rare à l’écran d’êtres qui semblent habiter leur corps comme on habite une maison devenue étrangère. Il est intéressant de noter l’intensité sensorielle et émotionnelle proposée, notamment dans la manière dont les acteurs traduisent le déplacement identitaire jusque dans les gestes et les regards.
Visuellement, Harari poursuit aussi son travail sur les espaces mentaux déjà présent dans Onoda. Les couloirs, les seuils, les fêtes nocturnes, les appartements anonymes deviennent des lieux de passage où le réel vacille sans cesse. La photographie analogique, omniprésente dans le récit, agit presque comme une métaphore supplémentaire en tentant de saisir une trace du réel alors même qu’il se dérobe. Le film interroge alors moins la vérité que l’empreinte laissée par les êtres, par les souvenirs, par des lieux et les blessures anciennes.
Quand l’identité devient une énigme
Il y a dans L’Inconnue quelque chose de profondément contemporain. Le film parle évidemment de genre, d’identité mouvante, du sentiment de dissociation qui traverse nos sociétés. Mais il touche aussi à une question plus universelle qu’est le désir d’être reconnu. Non pas seulement vu, mais véritablement reconnu dans son être profond. Car derrière le fantastique et le trouble psychologique, Harari filme des êtres en quête d’incarnation. Comme si chacun cherchait désespérément un lieu intérieur où enfin coïncider avec soi-même. Arthur Harari transforme cette angoisse de la perte d’identité en expérience de cinéma. Une expérience parfois déroutante, certes, volontairement cryptique, mais d’une ambition rare dans le paysage français actuel. L’Inconnue n’est pas un film à résoudre. C’est un film à traverser. Et peut-être à accepter comme tel un récit où l’identité cesse d’être une évidence pour redevenir une énigme.
