Avec Hirokazu Kore-eda, les histoires familiales ont toujours quelque chose d’un miroir tendu à notre époque. Depuis Nobody Knows jusqu’à Une affaire de famille, le cinéaste japonais ausculte les liens fragiles qui unissent les êtres, ces espaces minuscules où l’amour tente de survivre au manque ou à la perte.

Avec Sheep in the Box, présenté en compétition au Festival de Cannes, il déplace pour la première fois aussi frontalement son cinéma vers l’anticipation. Mais il le fait à sa manière, sans spectaculaire, sans démonstration technologique, presque comme une fable murmurée.  

Le point de départ pourrait appartenir à une œuvre de science-fiction classique, se situant dans un futur proche. Un couple endeuillé accepte d’accueillir un robot humanoïde reproduisant parfaitement leur fils disparu. Pourtant, très vite, Kore-eda évacue les mécanismes attendus du genre. Ce qui l’intéresse n’est pas la machine, mais le vide qu’elle vient habiter. Non pas la prouesse technologique, mais la douleur humaine.  

Une parabole sur ce que l’on cherche à retrouver

Le titre lui-même agit comme une parabole. Cette “brebis dans la boîte” évoque évidemment le célèbre dessin du Petit Prince, où l’essentiel demeure invisible et où l’imagination devient plus importante que l’objet montré. Le robot-enfant de Kore-eda fonctionne ainsi comme une présence impossible à la fois réel et irréel, familier et profondément étranger. Une créature qui oblige chacun à se demander ce qu’il cherche véritablement à retrouver. Un enfant ? Un souvenir ? Ou simplement la possibilité de continuer à vivre malgré l’absence ? Le film avance avec une douceur presque déconcertante. Les scènes du quotidien, les repas, les gestes anodins, les hésitations des regards construisent peu à peu une émotion diffuse. Kore-eda refuse les grands effets mélodramatiques. Il préfère filmer la manière dont le deuil s’installe dans les habitudes, dans les conversations interrompues, dans cette incapacité à savoir s’il faut s’attacher ou se protéger.  

Peut-on ressusciter ce qui a été perdu ?

La réussite du film tient aussi à son ambiguïté constante. Sheep in the Box ne condamne jamais totalement cette technologie, mais ne l’embrasse pas non plus avec naïveté. Le robot apparaît tour à tour comme un baume, un piège, une illusion ou une seconde chance. Cette hésitation donne au récit une portée universelle. Car derrière l’intelligence artificielle, le film parle surtout de notre difficulté à accepter les limites humaines, avec d’abord la mort, mais aussi la séparation plus largement. Dans cette fable futuriste et humaniste, Kore-eda retrouve finalement une interrogation très ancienne, touchant à une forme de spiritualité sur la possibilité et le besoin de ressusciter ce qui a été perdu ? REbirth… est d’ailleurs le nom de l’entreprise derrière cette innovation technologique… comme une nouvelle naissance… faut-il que tu naisses de nouveau ? Et si oui, que ressuscite-t-on réellement ? Une présence vivante ou seulement notre désir de ne pas lâcher prise ?

À plusieurs reprises, le film semble rappeler que l’amour véritable ne consiste peut-être pas à retenir l’autre, mais à consentir à son absence.

L’absence et le besoin d’aimer

Cette dimension méditative donne au long métrage une tonalité singulière au sein de la compétition cannoise. Là où beaucoup de récits contemporains sur l’intelligence artificielle fantasment la domination technologique ou l’effacement de l’humain, Kore-eda choisit au contraire la fragilité. Son futur ressemble étrangement à notre présent fait d’êtres seuls, blessés, cherchant désespérément une consolation ou un abri. Il y a dans Sheep in the Box quelque chose d’une fable mélancolique sur nos sociétés incapables de faire le deuil, rêvant sans cesse de remplacer ce qui disparaît. Mais le cinéaste japonais laisse aussi filtrer la lumière discrète d’une humanité qui continue malgré tout à aimer, même imparfaitement. Avec sans doute là, précisément, une différence de taille nous distinguant encore des machines.