Il y a, dans Soudain cette confiance presque radicale dans la parole, le temps long et la rencontre humaine fidèle au cinéma de Ryūsuke Hamaguchi. Mais ce nouveau film en compétition au Festival de Cannes marque aussi un déplacement. Pour la première fois, le réalisateur japonais tourne en partie en France, en langue française et japonaise, avec Virginie Efira et Tao Okamoto au cœur d’un récit d’une bouleversante délicatesse.

Le point de départ semble presque modeste. Marie-Lou dirige un EHPAD en banlieue parisienne. Elle tente d’y instaurer une approche du soin fondée sur l’écoute et la dignité, malgré les résistances institutionnelles et la fatigue des équipes. Sa rencontre avec Mari, metteuse en scène japonaise atteinte d’un cancer en phase terminale, devient peu à peu le centre émotionnel du film.

Des questions essentielles posées avec délicatesse

Inspiré d’un véritable échange de lettres entre une philosophe en fin de vie et une anthropologue médicale japonaise, Soudain aurait pu sombrer dans le pathos ou le discours démonstratif. Hamaguchi choisit exactement l’inverse. Il filme l’attention. Les silences. Les hésitations. Les conversations longues qui prennent le temps d’aller au bout d’une pensée. 

Le film parle de la vieillesse et de la maladie, évidemment. Mais plus encore de notre manière d’habiter le monde lorsque la fragilité surgit. Que devient une société lorsqu’elle ne sait plus prendre soin ? Comment continuer à vivre quand tout semble soudain vaciller ? Et que signifie réellement accompagner quelqu’un ? Ces questions traversent chaque scène sans jamais être assénées.

Deux femmes unies contre la peur et la mort

La grande force du film réside aussi dans son refus du spectaculaire. Hamaguchi préfère l’usure lente des consciences et les déplacements intérieurs presque imperceptibles. La durée même du film, plus de trois heures, devient une expérience. C’est un autre rapport au temps qui nous est proposé. Dans ce dispositif, Virginie Efira impressionne particulièrement. Son jeu repose sur très peu d’effets. Elle compose une femme solide en apparence, mais traversée d’épuisement et d’une forme de solitude morale. Son personnage tente de maintenir debout une certaine idée de l’humanité dans un système qui pousse à la rentabilité et à la gestion plutôt qu’à la relation.

L’actrice donne à cette tension une intensité remarquable, sans jamais forcer l’émotion. Hamaguchi disait d’ailleurs avoir filmé moins ce qu’elle “jouait” que ce qu’elle “vivait”. Face à elle, Tao Okamoto apporte une présence plus intérieure encore, presque méditative. Entre les deux femmes se construit une relation qui dépasse l’amitié classique. Nous sommes là face à un espace de partage où la parole devient un lieu de résistance contre la peur et la mort.

Le soin comme manière d’être au monde

Le film trouve également une résonance particulière dans sa réflexion sur le “care”, l’ »humanitude » comme évoqué dans le film, ce soin compris non comme simple acte médical mais comme manière d’être au monde. Hamaguchi inscrit cela dans des gestes simples et l’acceptation de la vulnérabilité.

Dans un univers marqué par la performance et la vitesse, Soudain propose discrètement une contre-philosophie. Ce n’est sans doute pas un film qui cherche à convaincre tout le monde. Son rythme exige de la disponibilité. Son écriture refuse les simplifications. Mais c’est précisément ce qui en fait la beauté rare. Soudain ne raconte pas seulement une amitié ou une maladie, ni une dissertation sur la fin de vie. Il interroge notre capacité à demeurer humains lorsque tout nous pousse à devenir fonctionnels.