Le film de Vincent Garenq retrace les derniers jours de Samuel Paty, professeur d’histoire-géographie, assassiné à la sortie de son collège le 16 octobre 2020. Un sujet brûlant, presque impossible à aborder sans risquer soit l’indécence émotionnelle, soit la simplification idéologique. Pourtant, le cinéaste trouve une ligne de crête remarquable en racontant sans exploiter avec la force de l’émotion sans tomber dans une forme possible de manipulation.

Connu déjà pour ses films inspirés de faits réels (de Présumé coupable à Au nom de ma fille), Vincent Garenq poursuit ici un travail presque civique du cinéma. Mais L’Abandon dépasse le simple film-dossier. Le réalisateur choisit de se concentrer sur les onze derniers jours avant le drame, comme pour observer, presque heure par heure, la manière dont une société peut laisser un homme glisser vers l’isolement.  

Une émotion portée par la retenue

Le film impressionne d’abord par son équilibre émotionnel. Rien ici ne relève du spectaculaire. La mise en scène avance avec retenue, dans une sobriété qui rend l’émotion plus forte encore. Garenq refuse le sensationnalisme ; il privilégie l’attention aux visages, aux silences, aux regards fatigués, aux conversations ordinaires qui deviennent peu à peu lourdes de menace. Cette pudeur donne au récit une densité humaine rare.

Au cœur du film, l’interprétation d’Antoine Reinartz est bouleversante. L’acteur ne cherche jamais à “imiter” Samuel Paty. Il habite plutôt une présence discrète, celle d’un homme consciencieux, pédagogue, calme, aimant son métier, qui continue de croire au dialogue alors même que la peur s’installe autour de lui. Reinartz fait ressentir avec finesse la solitude croissante de cet enseignant pris dans une mécanique qui le dépasse.

Son interprétation restitue remarquablement la nervosité et cette peur grandissantes d’un homme qui ne ressent jamais de culpabilité mais se sent de plus en plus seul.  

L’engrenage des petits renoncements

L’une des grandes forces de L’Abandon réside précisément dans cette mécanique. Le film montre comment le pire surgit rarement d’un seul acte spectaculaire, mais d’une accumulation de “petits riens”. C’est un mensonge d’adolescente, une vidéo publiée sur les réseaux sociaux, des emballements numériques, des hésitations administratives, des lâchetés ordinaires, un intitulé sur une déposition, des renoncements successifs.

Le titre même du film renvoie à cette succession d’abandons institutionnels et humains. En cela, le film possède une réelle dimension pédagogique. Non pas une pédagogie froide ou démonstrative, mais une manière de rendre compréhensible l’engrenage. Vincent Garenq ne cherche pas à transformer son œuvre en manifeste idéologique. Il éclaire plutôt les conséquences concrètes de la désinformation, de la peur collective et de l’incapacité à protéger celui qui devient la cible d’une vindicte publique. Le spectateur comprend alors que cette tragédie n’est pas née d’un seul monstre isolé, mais d’un climat nourri par les rumeurs, les réseaux sociaux et les extrémismes.  

Liberté d’expression et courage ordinaire

L’Abandon résonne inévitablement aussi comme une interrogation spirituelle et civique. Que signifie “tenir bon” lorsque tout pousse au renoncement ? Comment défendre concrètement la liberté de conscience et d’expression lorsqu’elles deviennent inconfortables ou dangereuses ?

Le film rappelle que le courage n’est pas toujours héroïque ; il peut prendre le visage modeste d’un professeur préparant son cours avec sérieux, convaincu que l’éducation demeure un espace de dialogue et de liberté. Cette retenue donne finalement au film sa puissance la plus profonde. L’Abandon ne cherche ni à sanctifier ni à instrumentaliser. Il tente simplement de regarder en face une tragédie contemporaine, avec dignité. Et c’est précisément cette dignité qui bouleverse durablement.  

Ce dimanche 17 mai, l’émission « Solae le rdv protestant » sur France Culture sera en direct de Cannes. J’accueillerai pour l’occasion l’acteur Antoine Reinartz qui interprète Samuel Paty dans ce film remarquable.