Présenté à Cannes Première, ce drame historique revient sur un épisode encore trop méconnu de l’été 1942, le sauvetage d’enfants juifs internés au camp de Vénissieux, au moment où le régime de Vichy organise les grandes rafles de Juifs étrangers.

Le film suit, plus particulièrement, Gilbert Lesage, jeune fonctionnaire du Service social des étrangers, interprété par un impressionnant Antoine Reinartz, pris dans l’engrenage administratif d’un système qui trie les vies humaines avant la déportation. Daniel Auteuil ne filme ni grandes scènes héroïques ni démonstration de bravoure. Il filme des bureaux, des listes, des signatures, des débats administratifs dans le camps de Vénissieux.

La barbarie se glisse dans les procédures. Puis, finalement, les visages prennent le dessus sur les dossiers. Il y a ceux des mères ou futures mères, des parents, des vieillards, des enfants promis à la disparition. Cette manière de déplacer le regard donne au film une puissance particulière. Il rappelle que l’Histoire bascule souvent dans des lieux ordinaires, par des décisions apparemment techniques, prises derrière des tables et des tampons officiels.  

Une fraternité au-delà des confessions

Le film trouve alors une profondeur spirituelle rare. Car La Troisième Nuit raconte aussi une fraternité inattendue. Autour de l’abbé Alexandre Glasberg – incarné par Daniel Auteuil lui-même – se mettent en mouvement des croyants de différentes sensibilités chrétiennes, catholiques comme protestantes (avec la présence de la CIMADE, et le quakerisme de Lesage), qui choisissent de désobéir à la logique de mort.

Loin des querelles confessionnelles, ces femmes et ces hommes agissent ensemble parce qu’une conscience plus haute les oblige. Leur foi n’est jamais brandie comme un étendard idéologique ; elle devient un appel intérieur, une fidélité à l’humain lorsque tout pousse à l’abandonner.

Une foi mise à l’épreuve de l’action

Certains dialogues, comme les échanges entre l’abbé et son évêque, l’expriment explicitement… La troisième nuit rappelle qu’il existe des moments où la foi retrouve sa vérité la plus simple. Aimer, sauver, protéger, accueillir… sans nulle autre besoin de raison et quoi qu’il en coûte. On pense évidemment à cette parole biblique : « J’étais étranger et vous m’avez accueilli. » Sans jamais appuyer le trait, le film montre des croyants qui comprennent que la spiritualité ne vaut que si elle engage concrètement les vies et les choix.

Une zone grise au cœur du récit

Mais Daniel Auteuil évite soigneusement tout manichéisme. Le personnage de Gilbert Lesage, porté avec une finesse remarquable par Antoine Reinartz, est sans doute le cœur moral du récit. Fonctionnaire du régime de Vichy, il n’est ni monstre ni héros évident. Il avance dans une zone grise où se heurtent devoir administratif, peur, lucidité et conscience éthique. Reinartz donne à voir un homme qui comprend progressivement que continuer à « faire correctement son travail » revient peut-être à participer à l’inacceptable. Ses silences, ses hésitations, ses regards traduisent ce conflit intérieur avec une intensité remarquable.

Le film pose alors cette question troublante de la désobéissance civile quand les structures auxquelles nous appartenons contredisent notre conscience. Jusqu’où peut-on obéir ? À partir de quand devient-on responsable ? Ce questionnement donne à La Troisième Nuit une portée très contemporaine. Daniel Auteuil le dit lui-même : « Ce n’est pas un film d’époque. C’est un film d’aujourd’hui qui se sert d’un moment historique pour raconter aujourd’hui. »  

Un film qui ne se contente donc pas de commémorer. Il veille. Il rappelle que les catastrophes ne surgissent jamais d’un seul coup, mais à travers des renoncements successifs, des habitudes administratives, des accommodements avec l’inacceptable. La mémoire n’est pas un devoir tourné vers le passé seulement, mais elle est une vigilance pour le présent et l’avenir.