Avec The Man I Love, en compétition à Cannes, Ira Sachs poursuit son exploration des liens affectifs et des fragilités humaines, mais il le fait ici à une échelle plus ample et plus mélodique que dans ses précédents films.
Le film aurait pu choisir la chronique médicale ou le drame militant. Ira Sachs préfère une œuvre sur la persistance du désir lorsque tout semble condamné. Il filme un homme qui refuse de réduire sa vie à son diagnostic. Ce refus innerve tout le long métrage. Jimmy chante, aime, provoque, joue, danse encore. Non par déni, mais parce qu’il sait précisément que le temps lui échappe.
La grande réussite du film tient à cette tension constante entre la conscience de la mort et l’énergie vitale qui traverse chaque scène.
Le cinéaste construit moins un récit sur la fin qu’un film sur ce qui demeure vivant jusqu’au bout. C’est une manière singulière de traiter le sida non comme un sujet de reconstitution historique, mais comme une expérience profondément sensorielle et artistique.
Une mise en scène musicale et habitée
La mise en scène possède quelque chose de souple et de musical. Ira Sachs laisse les séquences respirer, sans souligner artificiellement l’émotion. Les dialogues paraissent parfois suspendus, comme si les personnages savaient que chaque échange peut devenir essentiel. Il y a aussi ce New York nocturne, traversé de musique, de fumée, de répétitions théâtrales et d’appartements où l’on aime encore malgré la peur. Le réalisateur transforme la ville en espace de mémoire vivante.
La musique occupe d’ailleurs une place décisive. Le titre emprunte à la chanson de Gershwin, et plusieurs moments chantés deviennent de véritables points d’incandescence émotionnelle. Lorsque Jimmy interprète The Man I Love, le film cesse presque d’avancer narrativement. Il atteint un état de confession. Rami Malek y trouve probablement l’un de ses rôles les plus exposés, loin du contrôle glacé qui caractérisait parfois ses compositions précédentes.
Mais le film ne repose pas uniquement sur lui. Tom Sturridge, Rebecca Hall et Ebon Moss-Bachrach composent autour de Jimmy une constellation affective d’une grande justesse. Chacun semble chercher comment accompagner quelqu’un qui s’éloigne sans encore disparaître.
Il y a dans The Man I Love une dimension presque spirituelle, discrète mais profonde. Le résultat est un film d’une mélancolie lumineuse sans jamais s’enfermer dans la nostalgie.
En revenant sur ces années marquées par la peur et l’abandon politique, The Man I Love rappelle aussi que l’art peut sauver une façon d’habiter le monde jusqu’au dernier instant.