« Une des marques des réveils, c’est le côté expérientiel : une expérience intérieure, une expérience de renouveau, une expérience d’un Christ mort et ressuscité pour notre justification qui devient une réalité vécue. »

« Il faut garder le regard de l’historien, l’enquête, pour essayer de découvrir au niveau des sources de quoi il s’agissait, sans tomber dans le dithyrambe ni dans la critique gratuite. »

« Le regard de l’historien, c’est l’enquête : découvrir dans les sources de quoi il s’agissait, sans tomber ni dans le panégyrique ni dans la critique gratuite. » Pour Jean Decorvet, recteur de la HET-PRO, école de théologie située à Saint-Légier, au-dessus de Vevey, l’étude du Réveil de Genève exige cette double posture : la sympathie pour un objet aimé, mais aussi la distance critique de l’historien.

Avec Tim Grass et Kenneth J. Stewart, il codirige Le Réveil de Genève – Perspectives internationales, publié aux éditions HET-PRO. Un ouvrage collectif qui réunit dix-huit contributeurs venus de sept pays et travaillant dans plusieurs langues. Préfacé notamment par l’historien américain Mark Noll, spécialiste reconnu du christianisme, ce volume propose de relire le Réveil de Genève non comme un simple épisode local, mais comme un phénomène spirituel, intellectuel et social d’ampleur internationale.

Un réveil né dans une Europe en recomposition

Pour comprendre le Réveil de Genève, Jean Decorvet invite d’abord à l’inscrire dans une histoire plus vaste. Dès le XVIIIe siècle, le monde anglo-saxon connaît de puissants mouvements de réveil autour de figures comme John et Charles Wesley, ou encore George Whitefield. Ces prédicateurs, porteurs d’un protestantisme de l’expérience et de la conversion personnelle, popularisent ce que Jean Decorvet appelle « un évangile expérimental, un évangile du cœur ».

En parallèle, l’Europe continentale est marquée par le piétisme luthérien, autour de Philipp Jakob Spener et August Hermann Francke. Dans cette tradition, il ne s’agit pas nécessairement de quitter les Églises établies, mais de faire renaître une piété vivante au sein même de l’institution. L’expression latine ecclesiola in ecclesia – « la petite Église dans la grande Église » – résume cette aspiration.

Genève reçoit aussi l’influence du mouvement morave, notamment par le passage du comte de Zinzendorf en 1741. Selon certaines sources, une communauté d’environ 600 personnes se serait alors formée dans la cité. Au début du XIXe siècle, il n’en resterait plus qu’un petit noyau de quelques personnes, notamment autour de la famille Bost. C’est sur ce terreau discret que s’allume, quelques décennies plus tard, l’étincelle du Réveil.

1817-1818 : la grâce contre le protestantisme moral

Le premier Réveil de Genève se situe autour des années 1817-1818. Il touche notamment des étudiants en théologie de la faculté de Genève, à un moment où la ville porte encore les traces de la période napoléonienne et de la présence française.

Le protestantisme genevois de l’époque est, selon Jean Decorvet, largement marqué par une tonalité morale. Il évoque même un catéchisme de 1788 dans lequel, à la question « Que faut-il faire pour être sauvé ? », la réponse officielle insiste sur les bonnes œuvres. Dans ce contexte, l’annonce de la justification par la foi seule apparaît comme un choc.

L’un des moments décisifs est l’arrivée à Genève de Robert Haldane, prédicateur écossais, qui propose des études bibliques, notamment sur l’épître aux Romains. Plusieurs étudiants sont bouleversés par cette lecture, parmi lesquels Frédéric Monod, futur acteur majeur du protestantisme libre en France.

Jean Decorvet souligne la portée de cette rencontre : « Frédéric Monod réalise que cette justification par la foi va au-delà de ce qu’il imaginait. Il découvre qu’il était beaucoup plus dans un salut par les œuvres que dans un salut par la foi seule. » Cette redécouverte de la grâce, dans une tonalité proche de Luther et de Calvin, transforme non seulement la théologie de ces jeunes pasteurs, mais aussi leur manière d’agir.

Une foi expérientielle, mais non individualiste

Le Réveil de Genève n’est pas seulement un retour doctrinal. Il est d’abord une expérience intérieure. Jean Decorvet insiste sur ce point : « Une des marques des réveils, c’est le côté expérientiel : une expérience intérieure, une expérience de renouveau, une expérience d’un Christ mort et ressuscité pour notre justification qui devient une réalité vécue. »

Mais cette intériorité n’est pas un repli sur soi. Le Réveil ne correspond pas à l’individualisme religieux contemporain. Au contraire, l’expérience personnelle de la foi se traduit par un mouvement vers l’extérieur : vers l’Église, vers la société, vers les pauvres, les malades, les prisonniers, les enfants.

C’est l’un des apports majeurs du livre : montrer que le Réveil de Genève unit une théologie du cœur, une exigence intellectuelle et une puissance d’action sociale. Jean Decorvet parle d’un « mariage entre l’expérientiel et l’intellectuel », qui constitue selon lui une spécificité genevoise.

Un conservatisme ouvert à la modernité

Sur le plan théologique, les acteurs du Réveil restent globalement conservateurs. Ils veulent renouer avec l’héritage de la Réforme, avec la centralité de la grâce, de l’Écriture et de la foi. Mais Jean Decorvet se garde de les réduire à une réaction nostalgique.

« On n’est pas dans un conservatisme réac, explique-t-il. On est dans un conservatisme assumé, qui met en lien le côté expérientiel avec un côté intellectuel. »

Le Réveil s’inscrit aussi dans le romantisme, dans une époque qui valorise le sentiment, l’intériorité, l’élan du cœur. Cela se traduit par un renouveau liturgique et hymnologique : les cantiques prennent plus de place, aux côtés des psaumes. De nouvelles formes de prédication, d’éducation religieuse et d’action sociale apparaissent.

Le Réveil ne cherche donc pas seulement à répéter Calvin. Il tente d’habiter la modernité en conservant un ancrage doctrinal fort.

Genève, carrefour international du protestantisme

L’un des grands apports de l’ouvrage est de montrer la dimension transnationale du Réveil. Les influences anglo-saxonnes sur Genève sont connues, mais Jean Decorvet insiste aussi sur le mouvement inverse : de Genève vers la France, la Suisse allemande, l’Italie, les Pays-Bas, les États-Unis.

Autour de la Société évangélique de Genève, issue du second Réveil des années 1830, gravitent de nombreuses figures internationales. Le théologien Henri Merle d’Aubigné, par exemple, influence le penseur néerlandais Guillaume Groen van Prinsterer, qui inspirera à son tour Abraham Kuyper, futur Premier ministre des Pays-Bas et grande figure du néocalvinisme.

Pour Jean Decorvet, il faut donc parler de « fertilisations croisées ». Genève n’est pas un centre unique qui imposerait un modèle, mais un foyer d’impulsion. « L’étincelle vient de Genève, puis elle se répand dans différents lieux », résume-t-il.

Des œuvres sociales nées d’une théologie de l’engagement

« Notre Dieu aime ce monde. Ce monde est en souffrance. Qu’est-ce que je peux faire pour aimer ce monde en souffrance ? »

Le Réveil de Genève ne se limite pas à la conversion individuelle. Il se prolonge dans des œuvres concrètes, souvent décisives dans l’histoire sociale européenne.

Jean Decorvet cite notamment La Source, à Lausanne, institution de formation d’infirmières laïques, créée dans un contexte où les besoins hospitaliers étaient immenses. Il rappelle aussi l’influence du Réveil sur Henri Dunant, fondateur de la Croix-Rouge. Catéchumène de Louis Gaussen, secrétaire des Unions chrétiennes de jeunes gens, Dunant est bien plus marqué par ce milieu que certaines biographies modernes ne le laissent entendre, selon l’historien.

Fait significatif : l’expédition de Dunant à Solférino, qui donnera naissance à son célèbre Souvenir de Solférino, est financée par la Société évangélique de Genève. Jean Decorvet y voit un signe de la sagesse de cette société : elle comprend que l’initiative doit dépasser les murs de Genève et du protestantisme local.

« Notre Dieu aime ce monde. Ce monde est en souffrance. Qu’est-ce que je peux faire pour aimer ce monde en souffrance ? » Cette phrase résume, pour Jean Decorvet, la logique profonde du Réveil.

À Paris aussi, des familles protestantes aristocratiques s’engagent contre l’esclavage, visitent les femmes en prison, créent des œuvres pour ceux dont personne ne s’occupe. Le Réveil devient ainsi un moteur de réforme sociale.

La Bible, la théopneustie et les débats toujours actuels

L’ouvrage n’évite pas les sujets sensibles. Jean Decorvet consacre l’une de ses contributions à Louis Gaussen et à sa doctrine de la théopneustie, c’est-à-dire l’inspiration pleine de l’Écriture.

Plutôt que de juger Gaussen avec les catégories du XXIe siècle, il cherche à replacer sa pensée dans la Genève et la francophonie du XIXe siècle. Gaussen défend clairement une position conservatrice sur l’autorité biblique. Mais, selon Jean Decorvet, il le fait avec une véritable maîtrise théologique et historique.

« Gaussen maîtrise son sujet, les notions théologiques, l’histoire des idées, peut-être plus que ses détracteurs », estime-t-il. Là où certains adversaires rejettent rapidement l’orthodoxie ancienne, Gaussen tente de maintenir ensemble l’héritage de Nicée, Constantinople, Chalcédoine, la Réforme et les défis de la modernité.

Ces débats sur le statut de la Bible, l’inspiration des Écritures et l’autorité de la tradition protestante demeurent d’une étonnante actualité.

Conversion : une différence avec l’évangélisme contemporain ?

Le Réveil de Genève a évidemment des points communs avec l’évangélisme contemporain : l’importance de la conversion personnelle, la foi vécue, la décision consciente de répondre à l’appel de Dieu.

Mais Jean Decorvet insiste sur une nuance majeure. Pour les acteurs du Réveil, la conversion reste d’abord une œuvre de la grâce divine. L’homme ne la fabrique pas, ne la programme pas, ne la déclenche pas par une méthode.

Il distingue ainsi le Réveil genevois de certains développements ultérieurs du « revivalisme », notamment dans le monde anglo-saxon, où la conversion peut parfois être pensée comme un résultat attendu de campagnes organisées.

« Le Réveil de Genève a une notion plus théocentrique de la conversion. Ce n’est pas l’homme qui provoque la conversion. L’homme est réceptif. »

La prédication des hommes du Réveil ne cherche donc pas à faire peur, à contraindre les consciences ou à tordre les cœurs. Elle annonce l’Évangile avec la confiance que Dieu agit lui-même.

Un ouvrage de référence pour relire le protestantisme francophone

Avec Le Réveil de Genève – Perspectives internationales, Jean Decorvet, Tim Grass et Kenneth J. Stewart proposent bien plus qu’un ouvrage d’histoire locale. Ils restituent un moment fondateur du protestantisme francophone dans ses dimensions spirituelles, théologiques, sociales et internationales.

Le Réveil de Genève apparaît alors comme un laboratoire : laboratoire d’une foi du cœur, d’une théologie de la grâce, d’un engagement social puissant, d’un protestantisme capable de dialoguer avec la modernité sans renoncer à ses fondements.

« Il fallait garder le regard de l’historien, explique Jean Decorvet, mais aussi cette charité envers l’objet d’étude dont parlait Henri-Irénée Marrou. » C’est peut-être là la force de cet ouvrage : relire le Réveil sans nostalgie naïve ni soupçon systématique, pour comprendre comment une expérience spirituelle née à Genève a pu traverser les frontières et marquer durablement l’histoire du protestantisme.

« Le Réveil de Genève a une notion plus théocentrique de la conversion. Ce n’est pas l’homme qui provoque la conversion. L’homme est réceptif. »

Production : Fondation Bersier – Regards protestants
Remerciements : Jean Decorvet
Entretien mené par : David Gonzalez
Technique : Quentin Sondag