Cette Histoire des Albigeois a été préparée depuis 1560 et éditée en 1595 à Genève par le pasteur Jean Chassanion dit « La Chasse » auvergnat d’origine (du Velay). Pour la composer, il utilisa un des manuscrits de la Chanson de la Croisade (copie d’un livre écrit à la main, en occitan) ainsi que Recueils de la ville de Toulouse de Rebiria (ouvrage aujourd’hui perdu, écrit lors de l’essor de l’humanisme toulousain, vers 1530-1538, qui rassemble les chroniques comme celle de Puylaurens moins défavorables à l’égard des anciens hérétiques). Cet ouvrage est sans doute la première tentative d’histoire « neutre » des croisades contre les Cathares. Préfacier : Anne Brenon, Michel Jas, Roland Poupin
Jean Chassanion, un pasteur protestant devenu historien des Albigeois
Jean Chassanion, dit « La Chasse », appartient à cette génération de pasteurs réformés pour qui l’histoire n’est jamais seulement un récit du passé. Né en 1531 à Monistrol-sur-Loire et mort à Genève en 1598, il fut à la fois écrivain calviniste, pasteur et historien.
Son parcours le conduit dans plusieurs lieux stratégiques de la Réforme française. Il exerce d’abord dans l’Église pré-calviniste de Meaux, puis à Montauban. En 1560, il contribue à structurer l’Église protestante de Montpellier, avant de desservir Troyes et Metz. Retiré à Genève, il publie en 1595 son Histoire des Albigeois.
Ce livre ne naît donc pas dans le seul cabinet d’un érudit. Il est porté par une expérience pastorale, par la mémoire des persécutions et par le besoin, très vif au XVIe siècle, de donner à la Réforme une profondeur historique.
Une histoire des cathares relue à l’heure de la Réforme
Avec Histoire des Albigeois, Chassanion cherche à raconter l’histoire de chrétiens persécutés pour s’être séparés de Rome. À ses yeux, les Albigeois incarnent une forme de fidélité évangélique : refus des superstitions, retour à la Bible, volonté de vivre une foi plus simple et plus conforme à l’Écriture.
Cette lecture est évidemment située. Chassanion écrit en pasteur protestant, dans un contexte où les réformés cherchent à montrer que leur mouvement n’est pas une nouveauté sans racines. L’histoire des Albigeois lui permet de défendre la légitimité du protestantisme en l’inscrivant dans une longue mémoire de dissidence chrétienne. Un catalogue ancien résume clairement cette intention : établir une filiation entre cathares et protestants, défendre la légitimité de la Réforme et rappeler la cruauté subie par les dissidents médiévaux.
L’enjeu n’est pas seulement historique. Il est aussi spirituel et politique : raconter les Albigeois, c’est rappeler qu’une Église peut être persécutée lorsqu’elle conteste l’ordre religieux dominant.
Les Albigeois, une Église alternative face à Rome
Ce qui rend le catharisme particulièrement inquiétant aux yeux de l’Église médiévale, ce n’est pas seulement l’existence de doctrines jugées hérétiques. C’est aussi l’apparition d’une organisation religieuse alternative.
Les sources évoquent des « bons hommes » et des « bonnes femmes », figures de prédication et de vie religieuse dissidente. Dans la lecture défendue par l’intervenant, ces expressions ne désignent pas de simples croyants isolés, mais renvoient à un réseau structuré : prédicateurs, diacres, évêques, communautés clandestines, circulation de la parole et des rites.
Cette organisation faisait concurrence à l’Église romaine. Elle mettait en cause son monopole spirituel, mais aussi l’ordre social qui lui était lié. Dans certains milieux dissidents, le refus du serment, appuyé sur la parole évangélique — « que votre oui soit oui, que votre non soit non » — pouvait apparaître comme une remise en question du système féodal, fondé sur la promesse, l’allégeance et la hiérarchie.
Cathares et protestants : une filiation historique ou une mémoire spirituelle ?
À partir du XVIe siècle, une partie du protestantisme français a pu regarder vers les Albigeois comme vers des précurseurs. On aurait même pu imaginer, pour le Midi de la France, une identité protestante davantage marquée par le nom d’« albigeois », comme l’identité vaudoise a pu se maintenir dans d’autres régions.
Le cas des Vaudois est ici éclairant. Dans le Luberon, en Provence ou dans les vallées du Piémont, le nom vaudois a continué à porter une mémoire religieuse forte. Le Musée protestant rappelle que les Vaudois s’installent en Provence aux XIVe et XVe siècles, avant d’être victimes de persécutions au XVIe siècle, dans le contexte de leur adhésion à la Réforme.
Pour les Albigeois, cette continuité est plus complexe. Il serait historiquement excessif d’identifier purement et simplement cathares médiévaux et protestants du XVIe siècle. Mais il est essentiel de comprendre la fonction de cette mémoire : elle permet aux réformés de se reconnaître dans une histoire longue de contestation religieuse, de fidélité biblique et de persécution.
Le débat moderne : les cathares ont-ils vraiment formé une Église ?
L’historiographie contemporaine a fortement discuté la nature du catharisme. Mark Gregory Pegg, historien américain, a notamment remis en cause l’image classique d’une Église cathare dualiste, hiérarchisée et rivale de Rome. Pour lui, les « bons hommes » n’auraient pas constitué les membres d’une Église concurrente, mais plutôt des figures locales de sainteté et de vie chrétienne non conformes aux nouvelles structures de l’Église médiévale.
Cette thèse a suscité de nombreux débats. L’intervenant s’en démarque nettement. Selon lui, les mentions des bons hommes et des bonnes femmes ne peuvent être isolées d’un ensemble plus vaste de sources et d’indices qui attestent une organisation religieuse structurée.
Le vocabulaire même de la clandestinité invite à la prudence. Dans les villages, des expressions apparemment ordinaires pouvaient servir à désigner l’arrivée d’un prédicateur ou d’un responsable religieux. Comme dans d’autres contextes de résistance, le langage dissimulé permettait de faire circuler une information sans attirer l’attention des autorités.
Charles Schmidt et le tournant du XIXe siècle
Au XIXe siècle, le regard protestant sur les cathares change. Charles Schmidt, professeur à la faculté de théologie et au séminaire protestant de Strasbourg, publie en 1849 son Histoire et doctrine de la secte des Cathares ou Albigeois.
Avec lui, on passe d’une mémoire protestante héroïsante à une approche plus savante, plus classificatrice, marquée par l’histoire générale des religions. Schmidt s’intéresse au catharisme comme phénomène religieux, à ses doctrines, à ses origines, à ses formes de dualisme. Son travail situe les cathares dans une histoire plus large des mouvements dualistes, des pauliciens aux bogomiles, puis aux dissidences médiévales d’Occident.
Ce déplacement est important. Là où Chassanion voyait surtout des témoins persécutés d’une foi évangélique antérieure à la Réforme, Schmidt analyse une doctrine, une secte, un système religieux. Le catharisme cesse d’être seulement une mémoire protestante ; il devient un objet d’histoire comparée des religions.
Le catharisme était-il vraiment dualiste ?
La question du dualisme reste l’un des grands points de débat. Une présentation simplifiée ferait des cathares des croyants en deux dieux opposés : un dieu bon et un principe mauvais lié au monde matériel. Cette image existe dans une partie de la tradition polémique et savante. Charles Schmidt lui-même distingue des formes de dualisme absolu et de dualisme mitigé dans l’histoire cathare.
L’intervenant propose une lecture plus nuancée. Selon lui, le catharisme ne doit pas être réduit à une croyance grossière en un diable matériel ou en un demi-dieu rival de Dieu. Il y voit plutôt une sensibilité dualiste : le refus d’affirmer que tout ce qui existe, y compris le mal, viendrait simplement de Dieu.
Cette sensibilité pose une vraie question théologique. Comment penser le mal sans en faire une création de Dieu ? Comment parler de l’obscurité de l’histoire humaine sans renoncer à la bonté divine ? À cet endroit, un rapprochement prudent peut être fait avec Karl Barth, qui pense le mal sous la catégorie du das Nichtige, le « néant » ou la « néantité », sans lui reconnaître le statut d’une puissance égale à Dieu.
Une mémoire de la persécution et de la conscience chrétienne
L’intérêt de Histoire des Albigeois dépasse donc la seule histoire médiévale. En racontant les cathares, Chassanion raconte aussi les réformés de son temps. Il relit le passé à partir d’une expérience : celle d’une minorité religieuse convaincue de sa fidélité à l’Évangile et confrontée à la violence des pouvoirs établis.
C’est ce qui donne à son ouvrage sa force durable. Il ne s’agit pas d’un livre neutre au sens moderne du terme. Il appartient à une mémoire confessionnelle. Mais il marque une étape importante dans la manière protestante de penser l’histoire : chercher dans les marges, les dissidences et les persécutés les signes d’une fidélité chrétienne qui ne se confond pas toujours avec les institutions dominantes.
À travers les Albigeois, Chassanion pose une question qui traverse toute l’histoire du christianisme : qu’arrive-t-il lorsqu’une communauté estime devoir obéir à l’Évangile plutôt qu’à l’ordre religieux établi ?

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Coproduction : Regards protestants / Librairie protestante
Date de parution : 25 mai 2019
Invité : Michel Jas
