Portrait

Accompagner les déchirures

Daniel Wéa étudie la théologie à Montpellier après avoir été pasteur en Nouvelle-Calédonie. Un approfondissement dans ses études pour mieux comprendre et accompagner les membres de l’Église face aux déchirures de l’histoire récente, celle des Kanak et celle de sa propre famille.

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Publié le 26 février 2022

Auteur : Gérald Machabert

Une grosse étape attend Daniel Wéa lorsque nous le contactons pour ce portrait : celle des examens partiels de fin de licence en théologie protes[1]tante à la faculté de Montpellier de l’Institut protestant de théologie. « J’ai connu quelques difficultés, il y a trois ans, au début de mes années de licence, ici à Montpellier, n’ayant pas le niveau universitaire exigé. Mais, Dieu a fait sa part et j’ai fait la mienne ! » C’est donc avec confiance – même si les révisions étaient prenantes – que Daniel a pris le temps de répondre à nos questions, sur son parcours, sa famille et l’entrelacement des deux dans l’histoire récente de son pays : la Nouvelle-Calédonie.

Le choc du changement

Daniel Wéa, 40 ans, est marié à Suzanne. Ils ont deux enfants, de 16 et 12 ans. Ensemble, la famille est arrivée à Montpellier en 2019, alors que Daniel entreprenait la poursuite de ses études en théologie en vue d’obtenir une licence. Il est déjà titulaire d’un brevet délivré par l’École pastorale de Béthanie, sur l’île de Lifou, et a été pasteur pendant trois ans d’une paroisse de l’Église protestante de Kanaky-Nouvelle-Calédonie (EPKNC), tout en étant engagé dans l’animation jeunesse sur la Grande Terre.

« Cela a été un choc pour notre famille de s’adapter au contexte, aux habitudes. Il a aussi fallu pour moi trouver l’équilibre, le juste milieu entre ma formation et la vie familiale. Heureusement, Suzanne ne travaille pas et a pu accompagner nos enfants dans ces changements. Cela a été un peu dur au début. Mais nous avons reçu beaucoup de soutien d’amis, d’associations et de kanak vivant en France depuis plusieurs années – arrivés en France pour les études, dans le cadre de la formation des 400 cadres, pour le travail, mais aussi des militaires. Quelques mois après notre arrivée, nous avons aussi dû faire face au Covid et au confinement. Cela n’a pas été simple. Mais cela a finalement été une bénédiction pour notre famille ; nous avons pu nous recentrer sur les relations en famille et découvrir de nouvelles façons de vivre les relations en Église. »

Histoire et histoires entrelacées

Daniel semble avoir développé cette capacité à s’adapter au gré des changements. Son attention à l’autre y participe peut-être, son histoire personnelle et familiale sans aucun doute. Son nom de famille résonne encore à l’oreille de celles et ceux qui ont été attentifs à l’histoire récente de la Nouvelle-Calédonie et particulièrement à la période qu’on nomme pudiquement « les événements » parce qu’ils suscitent encore beaucoup de douleur chez certains.

« Dans la coutume kanak, on donne ses enfants à des pères coutumiers. Mon papa coutumier était Djubelly Wéa, ancien pasteur, militant kanak et connu pour être l’assassin de Jean-Marie Tjibaou et de Yeiwene Yeiwene, avant d’être tué lui-même par les gardes du corps… Je fais partie d’une génération qui a grandi pendant les événements ; cela m’a bien évidemment marqué. »

De fait, Daniel n’a pas appris le français à l’école et n’a jamais été scolarisé dans une école française. Son « papa » qui était pasteur de l’Église évangélique en Nouvelle-Calédonie et aux Îles Loyauté avait été démis de ses fonctions pastorales en 1979 pour ses prises de position en faveur de l’indépendance de la Nouvelle-Calédonie. Il avait ensuite créé les écoles populaires kanak, où Daniel a reçu sa formation traditionnelle kanak.

En 2000, Daniel quitte sa tribu de Gosannah, sur l’île d’Ouvéa pour la première fois pour aller chercher du travail sur la Grande Terre à Nouméa. C’est ainsi qu’il rencontre « un vieux » qui lui apprend l’électricité, la gestion de sa petite affaire, mais aussi le français. C’est en 2010, à l’occasion d’un retour chez lui, pour une convention (rencontre de l’Église protestante) de la Pentecôte qu’il a ressenti et reçu sa vocation. « Même après les Accords de paix et les efforts de réconciliation, j’ai constaté combien beaucoup portent encore les stigmates de cette histoire, le manque, les besoins… C’est à ce moment-là que je me suis engagé à devenir pasteur. »

Travailler à la réconciliation

À l’École pastorale de Béthanie, les débuts ne sont pas évidents : « je n’avais évidemment pas le niveau en français et les professeurs m’ont fait savoir que je ne pourrais pas continuer. Je leur ai demandé une année pour pouvoir me mettre à niveau. Ce que j’ai pu faire ! » Il obtient son diplôme de fin d’études avec un travail sur le pasteur et la politique. « J’avais besoin de retracer l’histoire de mon “papa”, son parcours, les décisions de l’Église. J’avais besoin de comprendre comment il avait pu être pasteur et assassin. » En 2016, il fait un voyage à Montpellier avec un groupe de l’École pastorale et est encouragé à y poursuivre ses études. Ce qu’il réalisera trois ans plus tard, grâce à une bourse d’études de la Cévaa-Communauté d’Églises en mission.

Ses trois ans de ministère pastoral l’ont encouragé à poursuivre cette recherche si personnelle. « Il y a toujours un mal-être, un besoin, chez les Kanak. Les événements ont déchiré les familles et provoqué l’éloignement des gens. Les jeunes Kanak sont souvent pointés du doigt, cela génère de la peur… je me sentais souvent démuni pour relever vraiment le défi de l’accompagnement de chacun. »

Théologie, sociologie, psychologie… sont autant d’apports universitaires qu’il a pu découvrir à Montpellier et qui lui donnent désormais plus de clefs pour envisager de travailler à guérir les déchirures « au pays ». Ne doutons pas que « Dieu fera sa part, Daniel la sienne ! »

 

  • En savoir plus sur  le dispositif 400 cadres :
    Le dispositif « 400 cadres» est un programme de formation issu des Accords de Matignon. Dans la hiérarchie des programmes de formation issus de ces accords politiques sur le territoire calédonien, « 400 cadres » apparaît en première position. L’objectif du programme « 400 cadres » était le rééquilibrage au sein de la société calédonienne pour permettre principalement aux Kanak d’accéder aux postes à responsabilité. Lors des accords de Matignon, un engagement est pris par l’État, en accord avec tous les signataires, celui de former en 10 ans pas moins de 400 cadres kanak. En 1989, le programme « 400 cadres » est créé et la formation de cadres kanak est alors lancée. En 2005, le GIP Formation – Cadres avenir prend le relais du programme 400 cadres.

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