Les protestants rochelais au XIXe siècle

Les protestants rochelais au XIXe siècle

Pendant le XIXe siècle, le chiffre de la population protestante rochelaise semble stable, autour d’un millier d’âmes.

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Publié le 10 mai 2019

Il y a encore là, sur ce point des côtes de l’Océan, comme une influence lointaine d’un culte en partie disparu, mais qui a laissé après lui certaines idées, certaines habitudes, certaines règles de conduite ayant survécu à la religion elle-même ». Ce diagnostic emprunté à La Rochelle pittoresque, paru en 1903, synthétise parfaitement l’image d’une cité océane, toujours spirituellement protestante… Mais qu’en est-il dans la réalité ? Alors que la loi du 18 germinal an X (1802) accorde aux protestants une reconnaissance par l’État et un financement public de leur culte, comment la communauté protestante se rend-elle visible à La Rochelle ?

Pendant le XIXe siècle, le chiffre de la population protestante rochelaise semble stable, autour d’un millier d’âmes. Du fait de la croissance démographique de la ville dans le dernier quart de siècle, la communauté connaît un déclin relatif. Le chef-lieu départemental est loin d’être la première ville protestante de la Charente-Inférieure: sous la Troisième République, elle est distancée par Royan et Rochefort. La visibilité de la communauté s’explique par l’inégale occupation de l’espace urbain. En 1851, les quartiers qui les attirent en plus grand nombre sont les plus centraux, ceux proches du temple et de l’hôtel de ville : il y a vraisemblablement une surreprésentation des élites sociales dans l’Église.

Cette configuration explique pourquoi les relations entre protestants et catholiques sont une question sensible. Les simples fidèles coexistent le plus souvent sans difficulté. Catholique, le notaire et futur maire de La Rochelle Charles Fournier se marie avec une riche héritière d’une famille protestante, Élisa Giraud : leurs enfants sont déclarés sans religion au recensement de 1851 ; quelques années plus tard, leur fils entre dans l’Église réformée. Entre clercs, les polémiques interconfessionnelles sont récurrentes. L’évêque le plus hostile aux « frères séparés » est, à n’en pas douter, Mgr Villecourt, présent ici de 1836 à 1855. Au milieu des années 1840, avec la parution coup sur coup d’un mandement épiscopal portant sur « la doctrine catholique vengée par les aveux de ses adversaires » et d’un traité de controverse anonyme édité par les soins du prélat, le pasteur Louis Delmas estime nécessaire de répliquer en publiant deux ouvrages de polémique religieuse qui constituent ses productions imprimées de plus grande ampleur. L’œcuménisme n’est pas encore à l’ordre du jour.

Une Église prééminente

La présence du protestantisme dans la Cité se matérialise de plusieurs manières : d’abord et avant tout par les lieux de culte, mais aussi par les œuvres. Le temple de la communauté est en réalité une église, celle des Récollets, acquise par les chefs de familles des protestants rochelais en 1793. Nominalement, ils restent propriétaires du local. Si ce lieu de culte affirme l’égalité des cultes dans la vieille ville, les nouveaux quartiers périphériques ne sont pas négligés : ainsi celui de La Pallice. L’initiative de l’évangélisation de ce quartier portuaire et populaire revient à Charles Terrell, membre de la Société des Amis, c’est-à-dire un quaker, qui s’installe à La Rochelle en 1899. À la suite de son départ six ans plus tard, l’Église prend sous son aile l’œuvre d’évangélisation naissante. Les œuvres charitables assurent un rayonnement certain à la communauté. Et en premier lieu, le singulier hôpital protestant. Né dans la clandestinité en 1765, il assure les fonctions ordinaires des hospices : accueil des malades, accueil des vieillards, accueil des indigents. Annexé à l’hospice général de la ville sous la Révolution, il en dépend administrativement, mais retrouve sa couleur confessionnelle au début du XIXe siècle.

C’est un hôpital public protestant, situation exceptionnelle dans la France du temps : en effet, dans la majorité des hôpitaux publics, des religieuses officient. La structure a une trentaine de lits et bénéficie de la bienfaisance des grandes familles protestantes locales : à la fin des années 1870, Clémentine Texier, épouse d’un ancien maire de La Rochelle, Pierre-Simon Callot, finance largement une aile de l’hôpital. La charité est aussi visible au travers de la Société de charité des Dames protestantes. Née discrètement en 1829, cette société réunit les épouses et les jeunes filles de la bourgeoisie protestante avec, par la suite, deux objectifs : « le soulagement des pauvres protestants et la continuation d’une école de jeunes filles protestantes ». Alors que le diaconat, masculin, périclite, les femmes protestantes jouent un rôle essentiel dans la distribution des secours aux pauvres. Visant un public populaire, l’école de filles encadrée par la Société de charité est installée au milieu des années 1850 dans un local acheté rue du Brave Rondeau. Cette petite école ne disparaît qu’en 1905, sensiblement à la même date que le pensionnat Granger-Loupot qui recevait les jeunes filles de la bourgeoisie protestante locale. Désormais, comme les garçons, les petites protestantes sont éduquées dans les structures publiques laïques. À la fin du siècle, l’école laïque est enfin ardemment défendue par les protestants rochelais, notamment au travers du Cercle rochelais de la Ligue de l’enseignement, dominé par les protestants.

Une minorité d’influence

L’influence économique des notables protestants est difficile à mesurer, mais n’en est pas moins réelle. À l’origine du nouveau port de La Pallice inauguré en 1890 figurent de nombreux protestants: les présidents successifs de la Chambre de Commerce pendant la gestation du projet, Théophile Babut, et Pierre-Wladimir Mörch ; Hippolyte Barbedette député puis sénateur, ou encore Émile Delmas, maire de 1884 à 1893 et député de 1885 à 1893. Ne disparaissant qu’en 1934, la banque privée indépendante la plus longtemps présente à La Rochelle est celle tenue par la dynastie des Babut. Ce rôle économique n’induit pas que tous les protestants partagent les mêmes idées politiques. Étant l’un des rares députés protestants à soutenir l’action de Charles X dans la crise qui amène la révolution de 1830, Louis-Benjamin Fleuriau de Bellevue se range à l’opposé de l’échiquier politique d’un Jean-Louis Admyrauld, un fervent partisan du régime suivant, la Monarchie de Juillet. La Troisième République est aussi un moment de forte présence protestante sur la scène municipale. En 1884, dix conseillers municipaux sont protestants, dont le maire, Émile Delmas et l’un de ses adjoints.

Être républicain ne signifie pas unité de vue parmi ces protestants républicains. L’histoire de la députation rochelaise est, à cet égard, exemplaire. En 1893 s’y affrontent Émile Delmas et Édouard Charruyer, deux représentants de la grande bourgeoisie protestante de la ville. Député sortant, Delmas incarne une République devenue modérée. Charruyer réunit sur son nom tous les opposants de Delmas, tant à l’extrême gauche que chez les monarchistes. Charruyer sort vainqueur des urnes, entraînant un retrait d’Émile Delmas de la vie politique. Au cours du XIXe siècle, la trajectoire de la communauté rochelaise est fort différente de celle des communautés protestantes poitevines et saintongeaises: la période se traduit par l’affirmation au grand jour de la richesse des protestants et de leur dynamisme charitable et religieux. Néanmoins, cette prépondérance n’est pas sans fragilité : leur poids démographique s’atténue continûment et, de ce fait, l’accent protestant fait de moins en moins entendre sa spécificité dans l’espace public.

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