A l’heure où les algorithmes imposent leur danse, est-il raisonnable de secouer deux ou trois événements dans le shaker d’un article ? A boutonner le dimanche avec le samedi, le veston risque de pencher sévèrement. Tentons l’aventure malgré tout.

Relire le passé pour éclairer les conflits présents

Première étape, une lecture. « De sable et d’acier », livre édité en français voici deux ans, paraît dans la collection Folio histoire. C’est une somme écrite par Peter Caddick-Adams, historien britannique, au sujet du Débarquement de juin 44. Formidable ouvrage qui se dévore, océan de 1500 pages dont chaque vague nous captive, il invite à réfléchir à notre temps. D’une façon globale en premier lieu, puisque c’est l’immense effort logistique, autant que l’alliance politique, qui permit le succès d’une telle opération. D’une façon particulière en second lieu : parce qu’à chaque instant nous trouvons dans le passé des leçons pour aujourd’hui. Lorsque nous lisons cette observation d’une écrivaine anglaise, antinazie ayant pourtant adopté la nationalité allemande par mariage en 1934 : « J’ai appris lorsque j’étais à Berlin que ces tueries gratuites tout à fait impersonnelles, ces bombardements aériens qui mutilent, étouffent, brûlent et détruisent, suscitent moins la peur et le désir de baisser la tête devant l’ouragan, qu’une certaine exaspération fataliste, une détermination tenace à survivre et, si possible, à aider les autres à survivre, quelles que soient leurs opinions politiques, quelle que soit leur foi », comment ne pas nous interroger sur l’efficacité des opérations militaires actuelles au Moyen-Orient ? Bien sûr, on aimerait que les Iraniens sortent de leurs maisons en ruine et rendent les Mollahs responsables des destructions qu’ils subissent. Hélas, tel n’est pas la tournure des événements en cours. 

Le retour des empires et l’épreuve des démocraties

Deuxième étape, un documentaire. Jean-François Colosimo présente sur France 5 « Le monde en face – Les empires contre-attaquent ». Passé le rappel des événements du vingtième siècle, archi-connus bien entendu, le théologien-philosophe nous alerte de façon remarquable sur les menaces qui pèsent sur les démocraties occidentales. En insistant sur le fait qu’à refouler le fait religieux, à suivre des chemins très éloignés des modèles traditionnels, nos sociétés provoquent un choc en retour, la puissance des autocraties conduites par les empires – russes, chinois, turcs, iraniens – s’appuyant sur des dogmes multiséculaires, Jean-François Colosimo prend la doxa contemporaine à contre-pied. Certes, il court le risque de passer pour un penseur conservateur. Mais il n’en est rien. Lucide, il donne la clé de son raisonnement dans les dernières minutes de son film : les démocraties européennes, parce qu’elles ont éprouvé, au siècle dernier, l’inhumanité de notre humanité, peuvent encore incarner l’avenir. Mais face au retour des empires, elles devront faire preuve de courage et de fermeté sur leurs principes et non sur des illusions, fussent-elles bienveillantes.

La tentation radicale sur fond de demande de protection

Troisième étape, la publication de la grande enquête menée par l’Institut Ipsos pour Le Monde, le Cevipof, la Fondation Jean Jaurès et l’Institut Montaigne : « Fractures françaises 2025 ». « Dans la société française dans son ensemble, la radicalité reste minoritaire mais elle est puissante et, surtout, en dynamique, estime Gilles Finchelstein, secrétaire de la Fondation Jean Jaurès en commentaire de cette publication. Dans l’espace de la radicalité, il y a un paradoxe. Au sommet, LFI veut surligner sa radicalité et le RN l’estomper. A la base, c’est la situation inverse qui prévaut : la radicalité de l’extrême droite est plus forte que celle de la gauche radicale. » Sans doute… Mais sur quoi repose de telles radicalités ? Quand la même enquête révèle que nos concitoyens réclament avant tout un meilleur système de santé, une augmentation de leur pouvoir d’achat, n’est-ce pas d’abord d’un manque de sécurité que souffrent nos concitoyens. Capables de se remettre en question davantage qu’on ne l’a dit souvent, les Français, comme tant d’autres européens, attendent de leurs institutions qu’elles leur offrent une protection véritable.

L’Europe à l’épreuve du doute et du besoin de fraternité

Plus de quarante années se sont passées depuis que s’est amorcée l’intégration européenne. A l’origine, la promesse de l’Union faisait rêver, parce qu’elle était une projection des peuples dans un avenir inventif et solidaire. Aujourd’hui, le scepticisme et le rejet dominent partout. Partout ? Vraiment ? La défaite de Viktor Orban, dont on se réjouit, prouve que l’Union européenne attire encore. Mais gardons-nous d’en conclure que l’ultralibéralisme, y compris dans le domaine des mœurs, a triomphé. C’est aussi pour une meilleure protection que les Hongrois ce dimanche ont voté. Les citoyens de notre continent veulent être mieux protégés, mieux écoutés, mieux pris en compte. Ils ne sont pas tous bêtes, frileux, presque infantiles, ces millions d’européens qui se jettent dans les bras des populistes. Ils veulent ressentir un peu de chaleur autour de leurs épaules.

Retour en Normandie. Sur les plages, côte à côte, de toutes les origines sociales, religieuses, ethniques – il faut lire ce que dit Caddick-Adams au sujet de la ségrégation raciale américaine vue par les Britanniques – oui, de toutes les conditions, de jeunes gaillards ont pris d’assaut la forteresse nazie. Le courage au service de l’autre ? Appelons ça « Fraternité ».  

A lire : Peter Caddick-Adams : « De sable et d’acier, nouvelle histoire du Débarquement », Folio histoire, 1584 p. 16,30€