« Tous les mots sont usés, on ne peut plus en faire un discours » : voilà la formule, étonnamment profonde, que l’on trouve dans l’introduction du livre de l’Ecclésiaste (1.8). Le paradoxe de cette phrase est d’ouvrir une suite de digressions passablement longues et riches de sens ! Mais je ressens fortement cette difficulté à dire, que je dois surmonter, ces temps-ci. Le déchaînement de la force à l’état brut a pris une telle ampleur qu’il devient difficile même d’en parler. Les mots sont pris en otage et instrumentalisés. On parle de green washing, mais bien d’autres domaines ont été passés à la lessiveuse : la liberté, la justice, le droit…
Lorsque j’ai commencé à tenir mon blog, il m’était assez facile de faire de longues analyses sur tel ou tel point des politiques publiques ou sur l’une ou l’autre évolution sociétale. C’était il n’y a pas si longtemps : en février 2019. Depuis, les politiques environnementales ont été détricotées les unes après les autres. Les dépenses militaires ont monté en flèche. Le discours politique s’est brutalisé. Et, depuis l’invasion de l’Ukraine, il est devenu évident que les logiques impérialistes étaient reparties de l’avant. Or, le premier effet du recours à la force est d’enrôler les mots dans les combats, de les vider de leur contenu, de retourner, à coups de propagande, les pires abus de pouvoir en opérations de salut public.
Les journaux, pour leur part, ne parlent plus que de la succession des événements qui nous sautent à la figure. Ils n’ont guère de mots pour donner sens à ce qui se déroule. Pourtant il existe des lieux où un autre usage du langage subsiste, mezza voce, loin du bruit et de la fureur des drones et des armes sophistiquées.
Le débat scientifique est devenu une curiosité
J’ai assisté, par exemple, récemment, à une soutenance de thèse et j’ai eu un choc. J’ai retrouvé, soudain, cette ambiance si particulière où l’on discute, fermement et sans concession, mais sur la base d’une série d’arguments construits. Il s’agissait, en l’occurrence, d’une thèse de physique appliquée. Mais la différence entre sciences sociales et sciences de la matière est, sur ce registre, très mince. Chacun défend, quel que soit le domaine scientifique concerné, sa lecture des phénomènes observés, mais écoute les arguments de l’autre et tente d’y répondre.
Il m’a semblé, soudain, me trouver parmi un groupe marginal qui pratiquait un usage du discours tout à fait inhabituel. Et je pense que cette impression est juste : c’est une manière d’échanger qui ne passe plus du tout dans l’espace public aujourd’hui. C’est comme le vestige d’une civilisation disparue, de l’époque où les mots avaient encore un poids.
Les grandes catastrophes et l’impuissance à dire
La guerre rabote les mots, à coups de propagande. Mais cette usure des mots, que je ressens, provient également de l’ambiance de catastrophe annoncée dans laquelle nous nous trouvons. L’exacerbation des tensions nationalistes et impérialistes est, en effet, provoquée par l’épuisement des ressources naturelles, que tout un chacun perçoit confusément, même s’il le dénie.
La lecture de l’ouvrage bilan de Patrick Boucheron sur la peste noire, paru récemment au Seuil, m’a fait toucher du doigt à quel point il est difficile de tenir un discours articulé, à partir du moment où les événements catastrophiques s’enchaînent. Les contemporains de cette épidémie atroce, qui y survivaient, peinaient, en effet, à trouver leurs mots. L’historien relate plus une sorte de sidération sociale qu’une collection de points de vue.
Comment parler quand tout nous file entre les doigts ? Je partage cette difficulté.
Mezza voce : un autre discours
Et là je me tourne vers l’évangile de Matthieu, au moment d’un clash entre Jésus et la religion instituée. Les responsables religieux réfléchissent sur les moyens de faire périr Jésus et lui se retire, suivi néanmoins par ceux qui lui font confiance. Matthieu y voit l’écho de l’un des chants du serviteur d’Esaïe : « Voici mon serviteur […] je mettrai mon Esprit sur lui, et il annoncera le droit aux nations. Il ne cherchera pas de querelles, il ne poussera pas de cris, on n’entendra pas sa voix sur les places. Il ne brisera pas le roseau froissé, il n’éteindra pas la mèche qui fume encore » (Mt 12.18-20). Il y a adéquation entre la forme et le fond : ce discours de salut doit être tenu loin du vacarme du jeu des puissants.
Les mots ne retrouvent du poids que dans les échanges mezza voce : on en revient, aujourd’hui, à ce constat.
