A quoi servons-nous ? En 2017, à l’occasion du 500e anniversaire de la Réforme, sous les lustres de l’Hôtel de Ville de Paris, le Président Macron, séducteur en diable, baptisa les protestants de « Vigies de la République ». Une expression flatteuse qui, depuis lors, nous est offerte à chaque cérémonie – notre mémoire nous joue-t-elle un tour ? Il nous semble qu’Anne Hidalgo l’a reprise, à l’Hôtel de Ville de Paris de nouveau, lors du dernier Dîner des protestants, qu’organise chaque année le Cercle Charles Gide. Cette belle formule n’en appelle pas moins l’exercice de responsabilités. Voici la définition que le Littré donne du mot « Vigie » : « Terme de marine, surveillance. Être en vigie, être en sentinelle au haut d’un mât, pour découvrir les objets qui peuvent se présenter à l’horizon. » Le fait que le fameux grammairien cite en exemple une phrase de Lapérouse devrait nous alerter, les deux navires de cet illustre navigateur ayant fait naufrage. Mais l’essentiel n’est pas là, puisque pour nous le terme de Vigie s’applique au sens figuré. Sommes-nous d’efficaces vigies ?

Un monde au bord de l’embrasement

Si le monde n’est pas encore à feu et à sang, les flammes de l’enfer, à défaut de lui être promises, commencent à lécher ses rives dangereusement. L’opération très spéciale menée par Donald Trump au Venezuela, pourrait encourager l’armée chinoise à s’emparer de Taïwan, Vladimir Poutine à poursuivre la guerre en Ukraine. Et l’on ne dit rien des conflits prétendument locaux, en Afrique, en Asie, dont le caractère criminel passe à la trappe des banalités quotidiennes alors qu’il devrait susciter notre épouvante. Pendant ce temps-là, notre démocratie prend l’eau, sous les coups des mensonges et des caricatures, à laquelle ne s’opposent bien souvent que des propos sympathiques mais lénifiants, porté par un humanisme dévitalisé. Revenons donc à la question d’origine : à quoi les protestants peuvent-ils servir ?

La tentation du confort

La réponse à la question n’est pas simple. D’abord parce que nos grandes figures intellectuelles s’expriment autant qu’elles peuvent, ensuite parce que le président de la Fédération protestante de France, Christian Krieger, ne manque jamais de prendre la parole quand l’urgence lui paraît commander quelque réaction solennelle. Aussi bien serions-nous ridicules d’exercer le ministère de la mouche du coche. Il nous vient cependant l’idée que les protestants sont encore timorés. Parce qu’ils bénéficient d’une excellente réputation, celle des bons élèves de la République, ils peinent à renverser la table des conventions, se laissent bercer par le doux murmure d’approbation qui monte vers eux plutôt que de percer le tympan des débatteurs publics. Il est vrai que plonger dans la mêlée comporte un risque : celui de perdre un statut somme toute enviable.

Dire davantage que des généralités

Mais le protestantisme n’a pas pour vocation à se contenter de lui-même. A l’heure où le monde menace de s’embraser, devons-nous rester prudents ? Qu’avons-nous à dire face au bouleversement des alliances géopolitiques ? De quelle manière pouvons-nous contredire les paroles de rejet de l’autre dont chacun voit bien qu’en Europe et ailleurs elles remportent un succès fou ? Pratiquer ce que les sociologues appellent « la langue de coton », promouvoir des idées généreuses mais dénuées de toute charpente, évoquer des grands principes auxquels tout le monde adhère est très gentil, mais ce n’est guère efficace. Condamner au nom de la morale et de la bienséance ne suffit pas. Bien sûr, il n’est pas question de verser dans le simplisme ou la caricature. Mais peut-être de jouer du décalage comme d’une arme de précision.

Une tradition de pensée exigeante

Lire Pierre Bayle, aujourd’hui, ce n’est pas retrouver des archives à la désuétude charmante, mais découvrir un esprit de haute envergure. François Guizot ne tenait pas des propos de velours, aimables et tendres. Jacques Ellul et Paul Ricœur, à chacun suivant sa spécialité, produisaient des textes qui mériteraient d’être lus pour ce qu’ils sont : des analyses ambitieuses, prenant souvent le contre-pied de la doxa de leur temps. Tout comme Madelaine Barot, Marie-Claude Vaillant-Couturier ou France Quéré. Quant aux pasteurs… On aime à rappeler le souvenir de Wilfried Monod, célébrer le courage d’André Trocmé, Marc Boegner, André-Numa Bertrand. On a bien raison. Mais que disaient-ils ? Aimaient-ils servir aux paroissiens de l’eau tiède ?

Une éthique en mouvement

Encore une fois, nul désir ici de prendre une place qui n’est pas la nôtre. Mais la volonté de rappeler que le protestantisme est une exigence, une éthique en mouvement. Les protestants le savent et doivent le dire. Faire vivre l’entrechoc afin de dégager de vraies convictions, porter le fer dans la plaie pour la soigner, voilà qui requiert une grande énergie mais produit de beaux fruits. Les fameux « Rendez-vous de la pensée protestante », expérience initiée (notamment) par le pasteur Samuel Amédro, représentent une belle aventure. Ils mériteraient d’être mieux connus du grand public et pourraient d’ailleurs inspirer d’autres propositions, les protestants préférant toujours au singulier ce qui s’exprime au pluriel. Mais c’est à coup sûr en osant prendre la parole de façon plus vigoureuse dans le débat général, en donnant du sens à l’action face à la tempête qui s’annonce que les protestants pourront servir à quelque chose. Quand le bateau de la République prend l’eau de toutes parts, il incombe à ses vigies de voir clair. Bonne année à tous !