Surfer sur la toile, télécharger des fichiers, bloquer des virus, éviter les dérives du big data, mais liker le cloud, il n’est pas de parler plus chic, paraît-il, de nos jours. Et pourtant, comme le faisait dire Jacques Prévert à l’un des personnages du film « Les enfants du paradis », la nouveauté, c’est vieux comme le monde. Aussi bien devons-nous rester vigilants, ne pas prendre le spectacle pour l’inédit. Le philosophe Jean-Marie Schaeffer a publié voici quelques semaines « Mythologies web, moteurs de recherches, réseaux sociaux et intelligence artificielle », dans la collection Tracts, éditée chez Gallimard. En évitant tout autant le dénigrement que la béatitude, il analyse les représentations d’une technique de communication dont on pourrait considérer qu’elle bouleverse le monde avec autant de puissance qu’en son temps l’invention de l’imprimerie. Pour Regards protestants, cet intellectuel explique sa démarche.

Le web, un médium qui fabrique des mythes
« Le web et ses applications ont envahi notre vie au point de devenir des évidences au point de nous apparaître comme « naturels « , nous dit-il en préambule. J’ai voulu montrer qu’ils constituent un nouveau médium, comme le furent en leur temps le journal, la radio ou la télévision. Un médium se présente toujours comme un intermédiaire neutre alors qu’en réalité il formate toujours d’une manière particulière la réalité et notre rapport à elle. Ma démarche est inspirée par celle de Roland Barthes qui publia « Mythologies » en 1957. Ce qui l’intéressait, c’était l’imaginaire produit par les médias de l’époque et la façon dont tout cela fonctionnait les succès, les illusions de son temps. J’ai voulu comprendre, suivant cette méthode, les mythologies du web. »
On l’aura compris, chaque outil de communication produit ses propres images, son propre vocabulaire. Une des particularités d’Internet, si l’on comprend bien Jean-Marie Schaeffer, consiste à façonner l’identité de celle ou celui qui l’utilise, alors même qu’il lui fait croire qu’il se conforte dans son être. « Il existe trois sortes de web, explique-t-il encore. Le 1.0 est celui des moteurs de recherches : Google, Mozilla Yahoo, naguère AltaVista. L’introduction de l’intelligence artificielle par Google a modifié la donne : au départ, ce moteur se contentait de donner des indications, lesquelles permettaient à leur tour de trouver des informations. Désormais, il prétend nous donner l’information, donc la connaissance, elle-même, parce qu’il a intégré des générateurs de textes qui synthétisent des informations venant de sources différentes.
Réseaux sociaux : l’illusion de l’expertise généralisée
Le 2.0, ce sont les réseaux dits sociaux. « Ce sont eux qui produisent le plus de mythologies, souligne Jean-Marie Schaeffer. La première est de faire croire aux individus qui les utilisent qu’ils sont détenteurs de connaissances larges, multiples, variées, bref que tout le monde est un expert. C’est évidemment faux. Twitter, devenu X, a renforcé cette tendance jusqu’à la caricature par le nombre de mots très réduits qu’il autorise et donc par la multiplication des approximations qu’il encourage. En autodidactes forcenés les usagers de ces systèmes croient découvrir alors qu’ils se confortent dans leurs certitudes sans ouvrir leur esprit. »
L’IA, à la fois populaire et angoissante
La troisième forme d’Internet est évidemment l’intelligence artificielle, aujourd’hui tout aussi populaire qu’angoissante, parce qu’elle offre des possibilités proprement hallucinantes et laisse penser qu’elle peut se substituer à l’Homme. « Une fois encore, ce qui m’intéresse ce n’est pas l’IA en elle-même, mais les mythologies qu’elle a engendrées sur le web, ajoute Jean-Marie Schaeffer. La première est l’idée que l’art n’a plus d’avenir, que désormais l’intelligence artificielle sera capable de concevoir des œuvres originales (par exemple des tableaux). Si, sur un écran, la confusion entre un tableau et une image IA peut s’imposer, les deux images ne pouvant être distinguées, il en va autrement dans la réalité, puisqu’une peinture possède des qualités matérielles (or ce sont celles-ci que sa reproduction sur écran neutralise). La deuxième est l’idée que les machines qui génèrent des textes sont des êtres conscients, comme les humains. C’est une aberration : un algorithme choisit les mots selon un pur calcul probabiliste sans avoir la moindre compréhension de la suite de mots qu’il choisit. En essayant de nous convaincre que les machines peuvent être dignes de confiance parce qu’elles comprennent ce qu’elles produisent, les firmes concernées nous font entrer sur un terrain très dangereux. En fait, leur but est de vendre leurs produits, de s’enrichir au lieu d’instruire et d’éduquer. »
Ni diable ni bon dieu, l’Intelligence artificielle demeure une technique, un outil. Nous fait-elle peur ? Apprenons à la domestiquer, regardons-la sans crainte. S’imagine-t-elle nous tuer ? Même pas mal…
A lire : Jean-Marie Schaeffer : « Mythologies du Web », collection Tracts, 62 P. 3,90 €
