On apprend rapidement, au fil d’un cursus de sociologie, que les inégalités se cumulent et se renforcent les unes les autres. En fait, ce cumul est toujours plus important qu’on ne l’imagine spontanément.
Dans l’édition 2025 de France Portrait social, l’INSEE en apporte une nouvelle illustration, à propos du sentiment de solitude. On a posé une question simple aux personnes interrogées : « au cours des quatre dernières semaines vous est-il arrivé de vous sentir seul(e) ? Jamais, parfois, la plupart du temps, tout le temps ? ». On s’attend, dans ce domaine, à un effet d’âge. Mais, à partir de 40 ans, la somme des items « tout le temps », « la plupart du temps » ou « parfois » ne varie guère (autour de 33 % ; et la ventilation entre les trois réponses est proche). L’INSEE a agrégé en une seule catégorie les plus de 65 ans. Il est possible que les résultats soient différents à des âges plus élevés.
Mais l’écart le plus important est lié aux ressources du ménage. Parmi les ménages de plus bas revenu (techniquement : le 1er quintile), la somme des trois items est de 42 %, contre 24 %, seulement, pour les plus hauts revenus (le 5e quintile). La différence est énorme.
Je reproduis ci-dessous le graphique synthétique publié par l’INSEE.

Résumons le tout en une phrase : plus on est pauvre, plus on est seul.
Comment se construit ce lien entre pauvreté et isolement ?
La brève présentation de l’INSEE ne détaille pas les ressorts de cette corrélation. Mais des enquêtes de terrain récurrentes donnent plusieurs pistes.
Il faut dire, d’abord, qu’on parle (en distinguant les quintiles) du niveau de vie du ménage (certes divisé par un coefficient lié aux nombres de personnes dudit ménage) et on sait que plus la taille d’un ménage est faible, plus son niveau de vie est bas. À revenu égal (individu par individu), il est plus coûteux de vivre seul, qu’en couple. Vu ainsi, c’est l’isolement qui rend pauvre.
Dans l’autre sens, et c’est moins connu, les emplois les moins rémunérés ont tendance à désocialiser. Plusieurs enquêtés m’avaient parlé du mal qu’ils avaient à joindre leurs amis du fait qu’ils travaillaient en horaires décalés. Travail de nuit ou en 2×8, horaires variables, journées fractionnées, transforment la vie quotidienne en course poursuite pour parvenir à surnager et les relations amicales en pâtissent, forcément. Les lieux de travail eux-mêmes peuvent être isolés. On imagine que quelqu’un qui travaille dans une base logistique, loin d’un centre urbain, aura moins de relations qu’un salarié travaillant dans un quartier d’affaires. Les emplois de gardien, de nettoyage, de chantier, imposent souvent de longs déplacements depuis le domicile, à des heures mal commodes et coupent, une fois encore, des réseaux locaux.
Tout ceci ne pourrait-il pas être compensé par l’usage du téléphone ? En fait, même dans ce domaine, ne pas être disponible quand les autres le sont est une source d’isolement.
Le chômage et les galères professionnelles sont, pour leur part, source de dépréciation de soi et incitent au repli.
Enfin, le lieu de résidence des personnes moins fortunées, souvent dans des périphéries urbaines difficiles d’accès, conduit ces personnes à ne pas ressortir quand elles sont rentrées chez elles.
Tout cela a été abondamment documenté dans diverses enquêtes de terrain.
La distance sociale est multiforme
La pauvreté, on le voit donc, n’est pas qu’économique. Et cet isolement social a des conséquences politiques et idéologiques connues : on n’attend rien d’une société qui vous tourne le dos. Et si, dans l’Église ou dans des œuvres, on cherche à aller à la rencontre de ceux qui sont éloignés de nous, on voit que les motifs d’éloignement sont pluriels : éloignement géographique, faible nombre de relations, faible estime de soi et éloignement temporel. Comment rejoindre quelqu’un dont le rythme de vie est à l’opposé du rythme social le plus fréquent ? Comment refaire du lien là où les relations de travail et même les démarches administratives, se limitent, pour l’essentiel, à des interfaces informatiques ?
Pourtant « faire lien » est une richesse que tout un chacun peut partager, sans avoir « ni argent ni or » : juste être une présence, disponible quand l’occasion se présente.
Les fraternités de la Mission Populaire, pour prendre un exemple, le savent bien : la première chose qu’elles peuvent offrir, c’est l’accueil de la personne, quelle qu’elle soit. On a été tellement loin dans l’éparpillement social, que ce simple accueil est devenu un témoignage et un acte radical.
