Dernière ligne droite avant le premier tour, quel paysage à l’horizon pouvons-nous discerner ? L’enquête que le Cevipof (Centre de recherches politiques de Sciences Po) vient de publier fait apparaître un net glissement de l’électorat vers la droite et confirme l’augmentation des intentions de vote en faveur du Rassemblement national. Est-il possible de freiner cette ascension ? Depuis plus de quarante ans l’extrême droite progresse. A l’exception de l’élection présidentielle de 2007, le parti a presque toujours augmenté le nombre de ses partisans. Plutôt que de s’inscrire dans une déploration collective, nous vous proposons de lire (ou bien relire) trois ouvrages.
Au sommet de la pile, « De gauche à droite » (éditions du Cerf), écrit par Lucas Rayski. Ce jeune politologue analyse les tensions, les contradictions qui traversent la gauche contemporaine en suivant le parcours de son père, Benoît Rayski, journaliste et essayiste de gauche (lui-même fils d’un grand résistant, juif polonais qui avait dirigé la Section juive de la FTP-MOI dans la Résistance) qui, face à la résurgence de l’antisémitisme de gauche, à partir des années 2000, a rallié la droite la plus dure.
Comprendre le wokisme et ses fractures
Il y est question du wokisme, du féminisme, de l’Islam et de Jean-Luc Mélenchon. « Le mot « wokisme » est une aberration française, explique Lucas Rayski. Son origine, elle, est américaine. « Woke », vient du verbe « to wake », se réveiller. L’expression « stay woke » apparaît au début du XXe siècle dans les milieux afro-américains pour désigner un état de vigilance face aux injustices raciales (…) Dans les années 2010 et 2020, avec la montée du militantisme sur les campus et des mouvements comme Black Lives Matter, le terme en vient à décrire toute posture progressiste, dénonçant le racisme, mais aussi le sexisme, l’homophobie et les oppressions systémiques en général. Puis la droite américaine s’en empare et le retourne. Woke devient l’étiquette infamante d’un progressisme jugé excessif, intolérant, voire sectaire. »
Qu’au pays de Félix Eboué (1884-1944), dont la dépouille mortelle repose au Panthéon, de Gaston Monnerville (18997-1991), qui fut président du Sénat et donc deuxième personnage de l’Etat, de tant d’autres personnalités qui reflètent à quel degré la France est ouverte à l’altérité, le wokisme gagne les esprits, voilà qui démontre que la mondialisation ne concerne pas que les échanges de matières premières ou les produits fabriqués. « A mesure que les revendications économiques ont cédé du terrain aux luttes identitaires, un nouveau paradigme s’est imposé, remarque encore Lucas Rayski. La figure du prolétaire exploité s’est diluée dans une nouvelle incarnation de l’opprimé : l’individu « racisé », c’est-à-dire défini avant tout par sa couleur de peau ou son appartenance supposée à un groupe minoritaire. » Ainsi fonctionne la machine infernale, qui permet à l’extrême droite de se faire passer pour une victime et d’attirer à elle tous ceux qui ne se reconnaissent pas dans des bouleversements anthropologiques, alors que la lutte contre les inégalités sociales reste leur priorité. Peut-on rester de gauche de nos jours sans verser dans les folies ? Sans doute, mais c’est une aventure au moins aussi périlleuse que de rester de droite sans se laisser convaincre par les idées de rejet que portent l’extrême droite.
Une droite plurielle
A ce sujet, nous recommandons chaudement le livre qu’Alexandre de Vitry publia voici presque dix ans : « Sous les pavés, la droite » (Desclée de Brouwer). Cet essai plein d’humour a conservé toute son acuité, parce qu’il fait comprendre que non seulement la droite n’est jamais meilleure que lorsqu’elle ne sait pas ce qu’elle est, mais qu’elle se dénature en s’arrimant à des idéologies.
« Il y a des droites pour tous les goûts, déclare l’auteur en préambule. On est de droite parce que l’on chérit le monde d’avant, ou tous les mondes d’avant, toutes les anciennes humanités menacées par le monde moderne, comme disent Charles Péguy (qui n’était pas de droite mais qui l’était un peu quand même) ou Philippe Murray (qui l’était nettement, lui, de droite), on est droite parce que l’on ne croit, comme Baudelaire et Balzac, qu’au progrès de l’homme sur lui-même, à l’énergie individuelle, à la lutte de chacun contre le péché originel et non à la perfectibilité sociale, à la réconciliation de l’humanité avec elle-même (…) on est de droite encore parce qu’on chérit la liberté, comme Chateaubriand et Tocqueville, ou parce qu’on la déteste, comme Joseph de Maistre ou Louis de Bonald… » Virtuose en vérité.
Un classique à redécouvrir
Un troisième ouvrage, plus ancien encore, mérite le détour. Oui, l’auteur de ces lignes a conscience de rabâcher, de prendre le risque de lasser. Mais « Le nœud gordien » (réédité récemment chez Perrin, accompagné d’une préface d’Eric Roussel), cet ouvrage posthume de Georges Pompidou devrait se trouver de nos jours dans toutes les bibliothèques.
Eloigné de ce que l’on nomme en général le pompidolisme, écrit par un homme de culture ayant vu pas mal de choses au cours de sa vie politique et beaucoup réfléchi, ce livre marque beaucoup par sa hauteur de vue, cet ouvrage est une méditation sur la France. Bien entendu, Pompidou n’était pas de Gaulle, et même en lui nous ne trouvons pas le charme de Blum ou la puissance de Jaurès et Clemenceau. Mais quelle intelligence, quelle justesse d’analyse ! « Nous en sommes arrivés à un point extrême où il faudra, n’en doutons pas, mettre fin aux spéculations et recréer un ordre social, écrit Pompidou. Quelqu’un tranchera la nœud gordien. La question est de savoir si ce sera en imposant une discipline démocratique garante des libertés ou si quelque homme fort et casqué tirera l’épée comme Alexandre. Le fascisme n’est pas si improbable, il est même, je crois, plus près de nous que le totalitarisme communiste. » Dimanche prochain, à l’instant de déposer votre bulletin dans l’urne, tâchez de ne rien oublier…
A lire :
- Lucas Rayski : « De gauche à droite », Cerf, 200 p. 18 €
- Alexandre de Vitry : « Sous les pavés, la droite », Desclée de Brouwer, 208 p. 17,90 €
- Georges Pompidou (préface d’Eric Roussel) : « Le nœud gordien » Perrin, 175 p. 17 €



