Deux mots qui sonnent à la façon d’un oxymore : intelligence artificielle. Ange ou démon, séduisant tout autant qu’effrayant, cet outil technologique est en passe de devenir notre machine à tout faire – un texte, une image, des projections statistiques – et s’immisce dans les relations personnelles, sociales, politiques. En publiant « L’intelligence artificielle, et l’Homme créa Dieu », la philosophe Gabrielle Halpern essaie non seulement de mieux comprendre ce système désormais planétaire, mais d’éclairer la lanterne de nos concitoyens. Regards protestants ne pouvait pas manquer de lui poser quelques questions.

« Par quelque biais qu’on l’aborde, l’intelligence artificielle comporte une part d’ambiguïté, reconnaît Gabrielle Halpern. Diabolique ou divine, elle peut nous conduire au pire comme au meilleur, puisqu’elle modifie les rapports humains. Quand elles se posent la moindre question, de plus en plus de personnes préfèrent interroger l’IA plutôt que solliciter l’avis de leurs proches qui peuvent leur sembler moins disponibles, plus intolérants, moins patients et moins bienveillants. En conséquence, on peut considérer que l’intelligence artificielle révèle autant notre part d’humanité que notre part d’inhumanité. »

L’IA, nouvelle confidente des moins de 25 ans

Quand deux tiers des moins de 25 ans l’utilisent tous les jours à tout bout de champ, pouvons-nous passer à côté d’elle ? Évidemment, non. L’univers de « 2001, Odyssée de l’espace » nous guette et le temps se rapproche où le robot Hal 9000 se vengera des astronautes parce que l’un d’entre eux l’aura vaincu lors d’une partie d’échecs. « C’est vrai, mais ce qui m’intéresse, c’est ce que cette technologie dit de nous, souligne Gabrielle Halpern. Quand un outil fait preuve de plus d’humanité que nous, ne sommes-nous pas hypocrites en criant au grand remplacement des êtres humains par les technologies ? C’est nous qui avons abandonné le terrain de notre humanité ! »

Quand la machine semble plus humaine que nous

Parce qu’elle encourage à croire à notre éventuelle toute-puissance, au point que des milliardaires et des dictateurs imaginent échapper à la mort grâce à son appui, l’intelligence artificielle creuse également notre rapport à Dieu. Gabrielle Halpern, invoquant Hannah Arendt, pour qui toute relation humaine repose sur la foi, mais aussi Martin Luther, pour qui l’existence de dieu est nécessaire parce qu’il doit y avoir un être en qui l’homme peut avoir confiance, observe que l’IA peut nous rendre meilleurs par la menace qu’elle fait peser sur nous : « nous avons des milliers d’abonnés sur les réseaux sociaux, mais sur qui peut-on compter en cas de chagrin ou de malheur ? Qui est là pour nous ? Pour qui suis-je présent ? Moins les êtres humains auront confiance les uns dans les autres et plus ils croiront dans l’intelligence artificielle. De quoi nous rappeler que la fiabilité est peut-être la plus belle des vertus : si l’on veut compter, il faut être quelqu’un sur qui l’on peut compter ». 

Face au « silence de Dieu », l’algorithme répond

Gabrielle Halpern admet que l’on peut regarder l’IA comme une idole de plus mais fait remarquer que cette technologie dispose de forces dont jamais aucune idole n’a disposé jusqu’à présent et qui fait qu’elle menace davantage de remplacer Dieu que l’être humain : « Si le XXe siècle a été le siècle des horreurs et des massacres, l’être humain a pu avoir eu le sentiment de faire face au silence des dieux. Qu’advient-il d’une société face au silence divin ? Elle invente un Dieu bavard, qui nous répond à toute heure du jour et de la nuit, quel que soit le jour de la semaine ! Par ailleurs, elle est à la fois un dieu immanent et un dieu transcendant, puisqu’elle est à la fois immatérielle et palpable, intangible et concrète. Elle répond à la fois au monothéisme, au polythéisme, au panthéisme et au fétichisme, puisqu’elle se déploie désormais dans de plus en plus d’objets connectés. »

Le mirage d’un savoir illimité

Telle est la source de la popularité de l’IA. En puisant dans les immenses ressources qu’Internet offre dans les domaines théologiques et spirituelles, cette technologie fédère toutes les croyances. Faut-il admirer l’artiste ? On connaît l’objection : l’IA flatte notre paresse, puisqu’elle travaille pour nous. « De ce point de vue, n’a-t-elle pas été inventée par l’être humain pour contourner la malédiction divine du « travail à la sueur de notre front » suite à la désobéissance d’Adam et Eve dans le jardin d’Eden » ? se demande la philosophe. Cependant, travailler est une chose et penser en est une autre. Gabrielle Halpern, en référence au « cogito » de Descartes, se demande qui nous allons être, et, surtout, qui nous allons devenir, si la machine commence à penser pour nous. Plus profondément, dans son ouvrage, elle veut nous mettre en garde contre l’illusion d’un accès sans limite au savoir. « Les grands textes de l’humanité, les contes, les mythes, la Bible nous montrent que le savoir a toujours été quelque chose dont il fallait prendre soin, qu’il ne fallait pas mettre entre toutes les mains et qu’il ne fallait jamais avoir pleinement et totalement en possession, rappelle-t-elle. Les dieux nous en protégeaient. Là, nous avons sous la main un Dieu qui nous promet un savoir total, qui répond à une curiosité universelle, avec une spectaculaire générosité. Je pense que c’est cela qui est le plus dangereux. »

L’orgueil comme sursaut pour sauver l’humain ?

Notre interlocutrice est convaincue que l’humanité ne peut advenir que s’il subsiste dans sa perception du monde quelque chose qui lui échappe, une part de mystère et d’énigme. « C’est aussi vrai pour ce qui est du divin, dit-elle. Pouvons-nous respecter un Dieu qui est à notre main, dans notre poche et qui répond à toutes nos prières ? Toute la beauté de Dieu ne réside-t-elle pas dans Son mystère ? » L’obstacle essentiel qui se dresse devant l’IA n’est pas technique. De ce point de vue, ceux qui prétendent que l’IA ne pourra jamais faire ceci ou faire cela se trompent déjà. C’est la question morale, philosophique, politique et religieuse qui doit être posée. « J’ai conscience que mon livre peut passer pour provocateur, mais je suis dans mon rôle en l’écrivant, souligne encore Gabrielle Halpern. On pourrait prêter mille vocations au philosophe, mais sa vocation essentielle est de provoquer la réflexion et d’exhumer des questions qui sont demeurées dans nos angles morts. Et je pense que, piquée dans son amour-propre en constatant que ses proches lui préfèrent l’intelligence artificielle – parce qu’elle est plus patiente, plus gentille, moins intolérante, plus disponible – toute personne aura le désir de s’améliorer. Paradoxalement et ironiquement, c’est peut-être l’orgueil qui sauvera l’humanité ! »  Si l’IA sert à quelque chose, n’est-ce pas à nous faire progresser… Malgré elle ? Tout n’est pas perdu. L’humanité n’a pas dit son dernier mot.