Par un soir de printemps, sur un fond rouge, un slogan. Mieux qu’une promesse, un programme d’éthique et de responsabilité : « Présider autrement ». Seulement voilà, fichue campagne, ou bien campagne mal fichue, tout est allé de travers au fil des semaines – un détail par-ci, trois paroles malheureuses par là. De sorte que le 21 avril 2002 à 20h et quelques minutes, on l’a vu s’avancer sur l’estrade, sobre comme toujours, imperméable aux émotions mais sans doute effondré dans son for intérieur. En prononçant ces quelques mots : « J’assume pleinement la responsabilité de cet échec et j’en tire les conclusions en me retirant de la vie politique après la fin de l’élection présidentielle », jamais Lionel Jospin n’avait été aussi protestant.

Pourtant, comme elles avaient été belles ces cinq années pour la gauche dite plurielle… Dominique Voynet le reconnaît dans une interview donnée à la revue L’Histoire datée du mois de mars 2026, dont nous choisissons quelques extraits : « La méthode Jospin a été formidable. Il fallait jouer collectif. Les désaccords ont été nombreux, pas seulement entre les Verts et le PS. Tout était facilité par les discussions en amont. J’étais une gamine, mais je n’ai pas été baladée par les « éléphants ». J’ai le sentiment d’avoir été soutenue. Jospin n’est pas mon héros, mais je n’ai jamais remis en cause son sens de l’intérêt général. ».

Les années Jospin, entre collectif et réformes

Conscient des contraintes que le réel fait peser sur l’idéal, Lionel Jospin n’a jamais renoncé à lutter contre les injustices sociales.

En cela sans aucun doute il inscrivait son action dans l’histoire de la gauche social-démocrate. Non pas la fausse, que l’on affuble de cet adjectif pour mieux masquer ses renoncements, se trahisons, mais l’authentique social-démocratie venue des pays scandinaves et les socialistes allemands, qui fait vivre un vrai dialogue entre le pouvoir politique, le pouvoir syndical et le gouvernement. Moins inventif que Michel Rocard, autre Premier ministre protestant, Lionel Jospin était en revanche mieux armé pour vaincre ses adversaires et convaincre les électeurs. Parce qu’il était plus clair dans ses objectifs et savait définir des priorités, des moyens d’action, parce qu’il incarnait cette confiance en l’avenir avec plus de force physique et de santé.

Réduire l’ancien Premier ministre à cette funeste soirée du 21 avril serait la pire des injustices. Mais elle permet de rappeler que ce protestant contrarié fut d’abord un homme de droiture.

Parmi les grandes étapes de sa vie politique, il faut retenir le sens du jeu collectif – ce n’est pas pour rien qu’il fut désigné Premier secrétaire à l’approche de l’élection présidentielle de 1981 : lui seul pouvait, sans démériter, faire tenir ensemble les ambitions des multiples acteurs politiques qui soutenaient François Mitterrand.

Un homme de droiture, héritier d’une éthique protestante

Très attaché au service public, Lionel Jospin revalorisa l’Education nationale quand il devint ministre au lendemain de l’élection de 1988. Face aux jeunes filles voilées de Creil, il demanda son avis au Conseil d’Etat. Cette décision traduisait son souci de respecter les institutions du pays. Peut-être une décision uniquement politique aurait-elle tué dans l’œuf le « débat du voile ». Mais rien nul ne peut le dire avec certitude.

Armé d’un courage politique dont il faut encore souligner l’inspiration protestante, Lionel Jospin revendiqua le droit d’inventaire du mitterrandisme, ce qui lui permit de conduire une campagne remarquable en 1995, alors que deux ans plus tôt le PS avait été laminé lors des élections législatives. Enfin, il sut concilier les aspirations des électeurs socialistes avec les contraintes de l’action gouvernementales quand il devint Premier ministre.

Un parcours à l’épreuve du réel

Peut-être a-t-il été grisé par la modernité que lui permettait d’incarner le déploiement d’Internet, qui lui permettait de soutenir l’avènement d’une économie de service, en lieu et place d’une industrie que les experts de l’époque – avec quelle sottise – pensaient déclinante. Sans doute a-t-il sous-estimé les conséquences de la loi des 35 heures : une forme de désorganisation, dans le secteur hospitalier par exemple, une diminution du pouvoir d’achat pour les salariés. Mais quel responsable politique peut-il se targuer de n’avoir pas commis d’impair ?

On a beaucoup discuté le choix qu’a fait Lionel Jospin le soir du 21 avril 2002. Certains y ont vu un abandon de poste, d’autres un geste d’orgueil. Alors quoi ? Faut-il toujours s’accrocher, jusque dans la défaite, et ne jamais reconnaître sa propre responsabilité ? Quand de Gaulle se retire, une première fois le 20 janvier 1946, une seconde le 2 avril 1969, on parle de grandeur, et quand il s’agit d’un candidat socialiste on se gausse ? A bien des égards, en tirant pour lui-même et de façon spectaculaire les leçons de son échec, Lionel Jospin s’est montré exemplaire.

Qu’il nous soit permis d’ajouter que cet homme savait être chaleureux. Son sourire n’était pas mécanique, et sa façon de répondre à qui l’abordait se révélait toujours aussi simple que sincère. Oh certes, ce n’était pas l’homme à qui l’on donnait des tapes dans le dos –c’est ainsi que l’on pouvait dire de lui qu’il disposait d’une autorité naturelle. Mais son refus de la démagogie n’en faisait pas un politique au tempérament technocratique. Austère qui se marre ? Aujourd’hui, les protestants perdent l’un des leurs.

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