Cette fois nous y sommes. Près de 35 000 communes disposent d’un maire. En tout cas d’une équipe élue, disposant d’un mandat de six ans. Dans les heures ou les jours à venir, ces équipes éliront celle ou celui qui exercera la responsabilité première, celle de maire. A l’issue d’une campagne marquée non seulement par la pauvreté des débats, mais encore par les invectives et les mensonges de toutes sortes, le philosophe Gérald Garutti tire quelques leçons pour Regards protestants.

Des élections révélatrices des fractures politiques

« Les électeurs ont donné une prime à la clarté, je dirais presque une prime au courage, observe-t-il en préambule. A Paris, l’élection d’Emmanuel Grégoire, qui a refusé l’alliance avec LFI, la défaite de Rachida Dati qui a accepté le soutien de la candidate d’extrême droite, en sont l’illustration. Dans d’autres villes, nous voyons que le PS gagne quand il refuse l’alliance avec LFI, qu’il perd quand il s’allie. » Certes, à Nantes, l’ancrage local de Johanna Rolland, combiné sans doute avec le profil très conservateur du candidat de droite, a conduit au maintien de la majorité sortante. Mais à Lyon, Grégory Doucet n’a pas obtenu le nombre de voix que les résultats du premier tour pouvaient lui laisser escompter, l’alliance avec LFI ne lui ayant pas réussi.

Limoges, Toulouse et Clermont-Ferrand confirme que La France insoumise, dans les grandes villes, empêche la gauche de gagner, tandis qu’à Toulon, la droite gagne en refusant toute ambiguïté vis-à-vis du RN. « Je suis frappé de voir que la fusion de la gauche et de l’extrême gauche d’une part, la droite et l’extrême droite abouti à un résultat qui est inférieur à la somme des voix que l’on pouvait prévoir au second tout, confirme Gérald Garutti. D’une manière symétrique, on peut considérer que le rejet des partis extrémistes accorde une prime à ceux qui ne se sont pas compromis. »

Ce résultat peut donc donner à espérer à ceux qui craignent que la prochaine élection présidentielle ne se traduise par un affrontement entre le Rassemblement national et La France insoumise. Mais il ne faut pas sous-estimer la progression du parti présidé par Jordan Bardella dans les villes moyennes, et les résultats positifs de la formation conduite par Jean-Luc Mélenchon, notamment autour des métropoles. Rien n’est donc joué.  D’autant moins que la campagne électorale a donné lieu à des invectives et des mensonges d’une grossièreté considérable.

Une parole politique en crise

« Je pense que le climat politique est aujourd’hui catastrophique, estime Gérald Garutti. D’abord parce que nous avons atteint des degrés de violence extrême par des paroles dégradantes et dégradées. Mais encore parce que la parole des acteurs politiques n’est plus tenue. Ce fait doit retenir notre attention. Certes, 96 % des conseils municipaux ont été reconduits à l’issue du premier tour dans des conditions paisibles, du moins sans crise. Mais les 4 % qui restaient à élire par un second tour de scrutin étaient emblématiques et, symboliquement les plus importants. Or, sur de tels territoires, où les enjeux sont parfois considérables – Paris, Lyon, Marseille, Toulouse…– les partis politiques auraient dû respecter la parole donnée aux électeurs. Ils ne l’ont pas fait. »

Pour Gérald Garutti, quoi que l’on pense des orientations, des projets des candidats, la bonne santé d’une démocratie repose avant tout sur la clarté du débat.

« Quand toute promesse est galvaudée il ne faut pas s’étonner que les électeurs se détournent et n’accordent plus le moindre crédit à la parole politique, ajoute encore notre interlocuteur. Je comprends qu’on lutte contre le fascisme, mais le fait d’assimiler la droite à l’extrême droite, nommer fasciste n’importe quel adversaire au prétexte que cette personne ne partage pas vos opinions me semble destructeur du principe même de la démocratie. »

Lucide, Gérald Garutti nous invite à reconnaître que la crise qui secoue notre démocratie est aussi une crise du langage : « Quand les gens disposent d’un vocabulaire inférieur à 500 mots, ils se mettent à cogner, multiplient les approximations, les insultes et n’ont plus la capacité à dire ce qui est juste et ce qui ne l’est pas. Les dérapages plus ou moins contrôlés, les paroles antisémites, implicites ou explicites, nourrissent une économie de la haine, les émotions négatives et ce que Spinoza nomme les passions tristes. »

Les journalistes ne sont pas épargnés par une telle dérive : quand ils interrompent des responsables politiques avant même que ceux-ci aient pu déployer deux phrases, multiplient les questions sans écouter les réponses, on peut se demander s’ils se rendent compte de l’effet que leur comportement produit sur nos concitoyens. « Certains se comportent comme des guillotines sur pattes, alors que, leur fonction devrait les conduire à donner l’exemple, de montrer à la hauteur des enjeux, de leur responsabilité », déplore Gérald Garutti.

Retrouver un débat démocratique apaisé

Surmonter cette crise exigera une prise de conscience collective, mais aussi la discipline de chacun. L’ARCOM et les institutions dont la responsabilité consiste à veiller au bon fonctionnement de notre vie publique devraient jouer leur rôle. Le Centre des Arts de la Parole, dont Gérald Garutti est le fondateur et directeur, peut également contribuer à soutenir de bonnes pratiques. Mais après ? « La démocratie peut être passionnée, mais elle doit rester fondée, autrement dit favoriser l’échange d’idées contraires dans le respect de la dignité de chacun, souligne le philosophe. Si certains me semblent irrécupérables, parce qu’ils font de l’invective un fond de commerce, beaucoup pourraient se rallier à un débat plus apaisé si les acteurs institutionnels encourageaient le retour à des règles plus strictes de débat. »

Nous revient le souvenir d’un beau matin de printemps, voici peut-être douze ans. Le pasteur Jean-Pierre Rive, alors proche conseiller du journal Réforme, déclara tout de go : « lorsque les gens n’ont plus les mots pour exprimer ce qu’ils ont sur le cœur, ils passent à l’acte et versent dans la violence. » Puissent les protestants, qui savent à quel degré la responsabilité de chacun peut influer sur une collectivité, contribuer, à leur manière, à l’amélioration de notre vie publique. Il faut, plus que jamais, faire le pari de la démocratie.

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