Tous les six ans, chacun rappelle que les élections municipales sont d’abord des élections locales. Monsieur de La Palice n’aurait pas dit mieux. Depuis dimanche, les responsables politiques et les commentateurs à plein régime font valser les chiffres, les analyses et les hypothèses – car enfin, nul ne doit l’oublier, c’est en dernier ressort dimanche prochain que nous disposerons de résultats significatifs. Aussi ne devons-nous pas prendre une mosaïque de scrutins locaux pour une préfiguration de l’élection présidentielle. Et pourtant, pourtant, pourtant, comme tous les six ans la tentation nous vient de considérer ce scrutin comme le rendez-vous que le peuple souverain, dans son ensemble, se donne à lui-même.

Municipales : un scrutin local sous climat national

Il n’entre pas que de la dialectique dans une telle observation. Les enjeux locaux s’encastrent dans un climat national, se trouvent sinon transformés, du moins colorés par une ambiance générale. Ainsi la gauche a-t-elle gagné en 1977 parce que la droite était divisée et fatiguée, en 1983 la droite avait pris sa revanche grâce à l’impopularité de la gauche, en 1989 les plateaux se sont équilibrés, comme ils l’étaient, au plan national, et nous pourrions sans difficulté remonter jusqu’à nos jours pour démonter cette particularité des élections municipales.

Le poids décisif des ancrages locaux

Certains résultats de ce premier tour trouvent leur explication dans la force d’un ancrage local. Sans ordre de préséance, on peut citer le bon score d’Edouard Philippe au Havre, de Michaël Delafosse à Montpellier, la réélection, dès le premier tour, de Robert Ménard à Béziers. La relative contre-performance de Jean-Michel Aulas nous rappelle – et là encore sans aucune prise de parti – ce que dit un jour François Mitterrand à Robert Badinter : « en politique, un mauvais professionnel a de meilleures chances qu’un bon amateur. » Autrement dit, les traditions demeurent. Mais après ?

La percée inattendue de La France insoumise

« Au soir du 15 mars 2026, les municipales ont cessé d’être un simple scrutin de clocher pour devenir une répétition générale, sale et magnifique, de la présidentielle à venir, affirme Lucas Rayski. Partout, on aperçoit déjà les machines de 2027 sous le maquillage municipal. Même l’abstention, encore très haute, donne à cette soirée un air de démocratie fatiguée qui continue d’avancer par habitude. » Sous cet angle, un phénomène a sidéré les états-majors et les journalistes : la percée de La France insoumise. Les déclarations aux relents antisémites de Jean-Luc Mélenchon laissaient croire à l’affaissement de son parti, c’est plutôt le contraire qui s’est produit. Nous pouvons même craindre que ces paroles à soulever le cœur aient provoqué une mobilisation, même si nous devons rester prudents quant il s’agit de manier les causes et les effets. Toujours est-il que ceux qui doutent encore qu’il existe en France un regain d’antisémitisme vont devoir ouvrir les yeux.

Pour l’extrême droite, dont chacun prédisait la bonne tenue, c’est un succès sans conteste. Le Rassemblement national et ses alliés non seulement conservent les municipalités gagnées en 2020, ce qui leur permet de prétendre savoir gérer une ville, donc de se donner l’image de gestionnaires efficaces et populaires – on en tremble… – mais ils gagnent des voix dans les métropoles, qui leur étaient jusqu’à présent fermées ou presque.

Les partis traditionnels pris en tenaille

« Ce qui se joue, désormais, est d’une brutalité très simple, souligne Lucas Rayski : le PS et LR doivent choisir s’ils veulent encore être des partis, ou seulement des zones de transit vers leurs extrêmes. Olivier Faure a posé une ligne nette en répétant qu’il n’y aurait pas d’accord national entre le PS et LFI au second tour, et en jugeant que Jean-Luc Mélenchon n’a plus « la capacité d’emmener la gauche vers la victoire ». Bruno Retailleau, lui, parle de « grand rassemblement des électeurs de droite » derrière les candidats capables de battre « la gauche ou le RN » et concentre son feu sur LFI ; politiquement, cela sonne moins comme une frontière infranchissable avec le RN que comme une prudence calculée, une brume volontaire. Dans le même temps, Manuel Bompard tend la main pour un « front antifasciste », quand Jordan Bardella appelle les « listes de droite sincères » à rejoindre le RN : les extrêmes, eux, savent très bien ce qu’ils veulent. » 

Une campagne sous tension avant le second tour

L’équivalence des dilemmes ne saurait masquer le déséquilibre des forces. Depuis plus de dix ans le pays penche à droite. Il penche désormais à l’extrême droite. Que faire pour éviter le pire ? « La leçon du scrutin de dimanche soir est presque morale, ce qui est rare en politique, nous déclare encore Lucas Rayski : on peut perdre une mairie et rester un parti ; on peut gagner un dimanche et ne plus savoir qui l’on est. Voilà le vrai test avant 2027. Non pas savoir qui additionnera le mieux ses voix, mais qui acceptera enfin de tracer une frontière nette avec ce qui le dévore. »

On ajoutera que la violence de cette campagne augure mal du second tour et surtout de l’élection présidentielle. On songe à ce qui s’est passé à Nice, bien sûr, mais aussi, dans une moindre mesure, à Paris, où les mensonges les plus variées ont été proférés. Les affrontements démocratiques autorisent-ils de telles dérives ? Une chose est certaine : cette tactique de l’invective, parfois de la haine, facilite la montée aux extrêmes. Un homme politique avait coutume de dire : « Les électeurs préfèrent toujours l’original à la copie ». Un certain Jean-Marie Le Pen…

A lire : Lucas Rayski : « De gauche à droite », Cerf, 200 p. 18 €

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