Ne nous leurrons pas. La politique et l’émotion depuis toujours marchent ensemble. Pour le meilleur ou le pire ? Allez savoir… En tout cas, fou serait celui qui le nierait. Les partisans d’une conception managériale de la vie collective, qu’ils soient des commentateurs ou de véritables experts, effrayés par la résurgence de la question politique dans les débats publics en lieu et place d’une doxa économique tenant lieu pensée, courent les plateaux de télévisions, publient des tribunes, en expliquant que seule une politique raisonnable permettra d’atteindre l’harmonie. Pendant ce temps, des zigotos que l’on nomme des populistes appellent au rejet de l’autre, prétendent révéler des vérités cachées, parlent avec véhémence et, soutenus par des milliardaires sans scrupules, affirment partout qu’on les empêche de parler. Mais les uns comme les autres observent le monde actuel par le prisme de leurs illusions.
Philosophe de la politique, professeur émérite à l’Ecole pratique des hautes études (EPHE), Myriam Revault d’Allonnes publie « Passions publiques » aux éditions du Seuil. Elle plonge dans les textes d’Aristote ou Platon, relit Norbert Elias (1897-1990), et nous invite à réarticuler politique et sentiment, non pour provoquer le chamboule-tout, mais tout au contraire pour promouvoir une conception pacifiée de notre débat public.
L’emprise des émotions
« Réfléchir de façon philosophique à la politique, c’est tisser de façon permanente un lien qui raccorde les auteurs de la tradition la plus ancienne à l’actualité la plus brûlante, la plus immédiate, nous déclare-t-elle pour commencer. Mon objectif n’est pas de m’établir avec autorité sur quelque promontoire en répétant que les Anciens avaient déjà tout compris. Je pars des Grecs pour rappeler ce que nous avons oublié quand nous opposons la raison et le domaine de l’affectivité. L’un des leitmotivs qui habitent les médias, c’est l’emprise des émotions, lesquelles sont censées nous empêcher de penser, parce qu’elles conduisent les gens à perdre le contrôle d’eux-mêmes. Il est vrai que la présentation de l’actualité, les déclarations politiques et l’emballement des réseaux sociaux favorisent la prolifération des émotions. Mais le travail accompli par les historiens comme par les philosophes met à jour une réalité plus complexe. »
Notre interlocutrice rappelle que les hommes ne s’associent pas seulement par nécessité – se nourrir par exemple – mais pour atteindre un objectif commun. Aristote estimait que bien vivre ce n’est pas seulement bénéficier de conditions matérielles favorables, mais vivre dans une société juste. « Pour y parvenir, il est nécessaire d’articuler la raison et l’émotion, souligne Myriam Revault d’Allonnes. C’est particulièrement vrai dans le cadre démocratique, dont l’un des ressorts est la conflictualité (que l’on ne doit pas confondre avec l’agressivité) qui signifie l’échange d’opinions contradictoires. »
La « décivilisation », un contresens politique
Depuis vingt ans, suivant l’exemple de l’écrivain d’extrême droite Renaud Camus, nombre de gens parlent d’une « décivilisation » du monde occidental. Bien entendu, les mouvements migratoires, réputés sans limites, sont accusés d’en être la cause. Myriam Revault d’Allonnes y voit le dévoiement d’un concept inventé par le sociologue Norbert Elias pour décrire la rupture interne de la société politique allemande au moment de l’avènement du nazisme : « Il ne s’agissait pas, selon lui, d’un retour à une violence archaïque mais de l’effondrement sur elle-même d’une société dont l’histoire longue a favorisé la soumission à l’autorité du chef ». On peut regretter que cette expression trouve un écho si fort aujourd’hui.
Marché, affects et fracture sociale
Soucieux d’éviter les conflits politiques, les penseurs du néolibéralisme ont espéré avoir trouvé la martingale en excluant l’Etat du champ politique et économique, en croyant rationaliser les relations sociales par l’exclusion des affects. Mais l’avènement d’une société de marché n’a produit qu’une dislocation du tissu social, un émiettement des intérêts, la destruction des chaînes de solidarité. Ce n’est sans doute pas par hasard si l’expression « le vivre-ensemble » est devenue populaire à l’orée des années deux mille : quand la chose a disparu, l’invention d’un vocable a pour vocation de la remplacer. Pour autant, les questions fondamentales que les êtres humains se posent depuis la nuit des temps n’ont pas, elles, disparu. Répondant à l’angoisse des individus, la question identitaire a refait surface et prétendu résoudre le problème. En cela deux pôles se sont bel et bien constitués qui ne sont en fait que les deux faces d’une même pièce : l’un, fondé sur une logique de marché dérégulé, l’autre basé sur un passé idéalisé.
Pour Myriam Revault d’Allonnes, il est absurde de considérer les formes abstraites et juridiques dans lesquelles se trouve un pays sans analyser l’évolution des émotions.
Reprenant à son compte la pensée d’Elias, elle estime qu’en même temps que s’est construit l’Etat moderne, que les institutions politiques se rationnalisaient, que l’Etat monopolisait l’usage de la violence légitime et enlevait aux individus le droit de se faire justice, les mœurs devenaient plus douces, la sociabilité augmentait, l’agressivité diminuait. Comme Elias, elle voit donc un lien de corrélation entre l’évolution du droit, des institutions et celle des sensibilités.
En s’appuyant sur ce qui s’est produit pendant la pandémie de la Covid 19, Myriam Revault d’Allonnes démontre que les logiques marchandes ne peuvent répondre aux émotions, aux sensibilités, au désir de solidarité. Or, dans le contexte actuel où l’expression des désaccords dans le débat public a laissé place à des antagonismes qui ne parviennent plus à communiquer entre eux, où les gens ne parlent plus avec ceux qui ne partagent pas leur point de vue, les adversaires deviennent des ennemis. C’est cela, et non la menace migratoire, qui produit le risque de la « décivilisation ».
Repenser le lien démocratique
« Nous avons sous les yeux un cas terrifiant de ce phénomène avec Donald Trump, analyse Myriam Revault d’Allonnes. Le président américain transgresse de façon permanente les lois de son pays, provoque le délitement des institutions démocratiques, encourage à la destruction de toute sensibilité commune. Derrière le trumpisme, on perçoit une négation radicale de ce principe d’égalité sur lequel repose la démocratie moderne, on voit s’énoncer une sorte de racisme biologique dont on se croyait débarrassés, que l’on pensait, en tout cas, incompatible avec le processus de civilisation. »
Faut-il désespérer de notre temps ? Myriam Revault d’Allonnes, qui consacre des pages admirables à ce qui se produit actuellement en Israël et à Gaza, nous invite à méditer le dernier livre de David Grossman, « Le cœur pensant. » Reprenant le fil d’un dialogue entamé avec les penseurs antiques, elle écrit ceci : « La première entrée dans la région du juste est de nommer l’injustice. Mais y-a-t-il des situations où la colère et l’indignation sont une réponse à la carence de la loi, lorsque celle-ci reste muette ou fait défaut ? Plus encore, la colère peut-elle être l’alliée ou le vecteur de la loi ? Aristote à cet égard fournit une notation précieuse. L’indignation présuppose l’absence de tout intérêt personnel, elle implique avant tout la considération du prochain. » Comme soi-même…
A lire : Myriam Revault d’Allonnes : « Passions publiques » Seuil 188 p. 19,90 €
