De plus en plus de personnes affirment discuter quotidiennement avec une intelligence artificielle (IA) conversationnelle. Elles lui confient leurs questionnements les plus intimes avec l’assurance d’une disponibilité illimitée, d’un non-jugement total et d’une bienveillance dans le ton et les réponses données. Et pour cause, ces IA sont programmées pour abonder dans votre sens et valoriser vos décisions. Avec effroi, on a ainsi vu des chatbots conseiller à des personnes suicidaires des moyens efficaces pour mettre fin à leur vie.  

C’est là une erreur que les algorithmes corrigeront probablement. Mais derrière s’ouvre une autre question : ne devenons-nous pas toujours plus incapables d’accueillir une parole qui nous contredit et nous remet en question ? L’expérience des réseaux sociaux a montré combien les algorithmes accentuent les clivages politiques en confortant toujours le point de vue des utilisateurs. Le monde devient de plus en plus pluriel alors que la technologie nous rend de moins en moins flexibles : l’équation est problématique.

Dans son très beau livre L’Espèce fabulatrice, Nancy Huston montre avec élégance que notre capacité à nous mettre à la place des autres s’apprend en lisant des romans. L’expérience solitaire de la lecture qui nous fait découvrir à notre rythme – à la différence des films – le récit d’une existence qui n’est pas la nôtre développe notre capacité à voir le monde à travers le regard d’un autre. Cette souplesse d’esprit est l’un des fondements de la civilisation. Le témoignage que nous pouvons avoir face à la déferlante de l’IA dans nos vies, c’est donc de continuer à lire des romans, et notamment ceux qui racontent des vies qui nous sont étrangères.

Martin Nouis, pasteurpour « L’œil de Réforme »

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