Il m’est souvent arrivé sur ce blog de relater des observations et expériences issues de ma pratique professionnelle. Je suis sophrologue depuis plus de vingt ans et j’accompagne des adultes mais aussi des enfants et des adolescents. En deux décennies, j’ai vu passer déjà plusieurs générations, puisqu’on estime aujourd’hui que les rotations se mesurent plutôt sur dix ans. J’ai débuté en accompagnant des « Y », je vois arriver les « alpha ».
Les jeunes sont les plus éprouvés sur leur santé mentale
J’ai souvent commenté l’impact de la crise sanitaire de 2020 sur la santé mentale. Cette crise a été, depuis, remplacée par d’autres événements marquants, à l’échelle planétaire, qui nous font vivre dans une sensation permanente d’insécurité et un manque de perspectives. La géopolitique mondiale nous en a encore donné des exemples très récents. Si nous baignons tous dans un flou d’incertitudes, cette réalité est encore plus prégnante pour les adolescents et les jeunes adultes. Inquiétudes sur leur avenir, concurrence de l’IA alors qu’ils intègrent tout juste le monde du travail, anxiété quant à l’environnement et les conséquences du réchauffement climatique dont ils vivront forcément les avatars. Les données sur la santé mentale des jeunes montrent une progression des troubles psychiques : dépression, anxiété, idées suicidaires, consommation de substances comme alternative au mal-être – dont le tristement célèbre protoxyde d’azote… A titre d’exemple, l’enquête EnClass a montré que 14% des collégiens et 15% des lycéens présentent un risque important de dépression. Sur une année, 24% des lycéens déclarent des pensées suicidaires. 3% ont fait une tentative qui a nécessité une hospitalisation. Et selon l’enquête CoviPrev commandée par Santé publique France et réalisée en 2022 et 2023, 35% des 18–24 ans déclarent des symptômes d’anxiété.
L’obstacle du vocabulaire
Dans ce contexte, de nombreux parents – ou des jeunes eux-mêmes – vont consulter un professionnel du soin ou de la thérapie pour aller mieux. Que ce soit leur médecin généraliste, qui reste le soignant de proximité, un psychiatre, un psychologue.
Dans ces parcours, d’autres adultes qui côtoient des jeunes ont un rôle à jouer dans le soutien ou l’accompagnement complémentaire : enseignants, responsables de la vie scolaire, CPE, éducateurs sportifs, responsables scouts, mais aussi des art-thérapeutes, profs de yoga, sophrologues…
J’adore accompagner des jeunes, depuis toujours. Mais nous sommes plusieurs professionnels à faire aujourd’hui le même constat – peut-être empirique : les jeunes que nous recevons peinent à exprimer ce qu’ils ressentent. On pourrait penser que c’est une question de pudeur.
Ça n’est pas le cas. Les jeunes générations sont beaucoup plus décomplexées que leurs aînées pour évoquer les difficultés qu’elles rencontrent et revendiquer une vigilance sur leur santé mentale. Même les garçons ! Le problème principal est de trouver les mots, ou de mettre en mots, leurs sensations ou sentiments. Face à un jeune à qui je demande ce qu’il ressent ou vit en ce moment, les réponses deviennent de plus en plus hésitantes et elliptiques. Je perçois que l’ado a envie de communiquer sur son mal-être, mais qu’il ne sait pas comment l’exprimer.
D’ailleurs, j’ai souvent cette réponse, quand je demande des précisions sur les ressentis : « Je ne sais pas comment dire… ».
Lorsque j’échange avec d’autres professionnels de l’éducation ou du soin, ils font le même constat. Ne pas trouver ou même avoir le vocabulaire pour matérialiser ce que l’on vit est un vrai obstacle à l’expression du mal-être, et parfois à l’émergence d’un diagnostic ou d’une évaluation qui permette une prise en charge ou des solutions adaptées.
Comment faciliter l’expression ?
On pourrait aisément trouver des causes à cette dégradation du langage dans l’usage excessif des écrans – plutôt que la lecture, ou la frénésie a consommer des contenus vidéos de mauvaise qualité, ou encore l’usage systématique des claviers au lieu d’écrire à la main. Ça n’est pas le propos ici. Il me paraît plus intéressant de réfléchir aux moyens d’aider ou d’encourager les plus jeunes à comprendre ce qu’ils vivent, à penser par eux-mêmes et à exercer leur libre arbitre.
Encourager ne veut pas dire influencer, ni répondre, ou pire juger à leur place. D’ailleurs, les professionnels qui seraient amenés à évaluer une situation préoccupante estiment qu’ils ne doivent en aucun cas induire les réponses d’un jeune, ni préjuger d’une situation.
Encourager serait plutôt leur donner des outils pour faciliter et même restaurer la capacité d’expression juste, celle qui correspond le mieux à ce que le jeune traverse.
Voici quelques astuces et solutions qui peuvent fonctionner :
– Prendre des exemples
Quand un jeune a du mal à comprendre ou conceptualiser ce qu’il vit, l’exemple peut être une manière de partir d’une situation concrète pour dégager des aspects récurrents et des points sur lesquels s’appuyer.
– Utiliser des supports visuels
Une image est parfois plus à même de libérer des ressentis et de structurer la parole. Les photos langage représentent souvent des images abstraites ou des scènes banales, qui suscitent des métaphores ou que l’on peut commenter déjà tout simplement en utilisant des adjectifs, des mots simples, des comparaisons qui peuvent amener des analogies…
– Ecrire ou dessiner
Pour certains, il va être plus naturel de faire un dessin, un croquis ou de poser quelques mots sur le papier (pas sur leur téléphone !) pour libérer ou externaliser ce qui est confus dans leur esprit.
– Remplir des évaluations courtes
L’indice de bien-être de l’Organisation mondiale de la santé (OMS) repose sur 5 questions simples et notées de 0 à 5. Le Kidscreen pour les 8-18 ans évalue la qualité de vie des enfants et des adolescents. Sans faire de diagnostic, ils donnent un aperçu de l’état psychologique du jeune et l’amènent souvent à se poser des questions.
– Recourir à des cartes ou des jeux
Il existe de nombreux supports ludiques, colorés en engageants comme des cartes des émotions, des roues des émotions…
– Débattre en famille
Les temps familiaux – en particulier les repas – devraient être des moments privilégiés pour échanger mais aussi mettre en mots son opinion, justifier ses arguments, structurer son discours, prendre conscience de ses réussites… Si les réseaux sociaux sont pour les jeunes des territoires de comparaisons, d’anxiété ou de pensée unique, la famille peut être le lieu pour développer dans la bienveillance ses propres idées.
Si les jeunes n’ont « plus de mots », c’est souvent qu’ils manquent d’occasions sûres et régulières pour mettre des mots sur ce qu’ils vivent. La bonne nouvelle, c’est que le vocabulaire émotionnel se travaille comme un muscle. Plus on l’entraîne, plus on regagne en nuances, en confiance et en capacité d’agir.
Pour aller plus loin :
L’UNAFAM vient d’éditer un petit guide gratuit sur la santé mentale des jeunes, à l’usage des parents.
