La résurgence du politique au-devant de la scène publique provoque la mort. Depuis longtemps refoulée, la question fondamentale qui régit toute vie collective : de quelle façon devons-nous, pouvons-nous, voulons-nous vivre ensemble ? s’invite aujourd’hui par la violence. A toujours prétendre que les enjeux de notre vie commune sont d’abord économiques, les élus depuis plus de quarante ans scient la branche sur laquelle nous sommes tous assis. L’escamotage du politique au profit de l’économie, du moins de l’illusion d’une science qui règlerait tous nos problèmes, est dramatique.

L’effacement du politique au profit de l’économie

Entendons-nous bien. Nous n’avons pas l’intention de verser dans la théorie du complot. Nombre de responsables politiques de premier plan se sont lancés dans cette aventure avec le désir d’assurer la prospérité collective, en dépit d’une crise générale qu’ils ne parvenaient pas à résoudre. Mais qu’ont-ils fait d’autre, hélas, que de faire perdre à la démocratie sa vitalité ? Qu’ont-ils fait d’autre que d’accréditer l’idée que seuls les mécanismes économiques, « macro » quand il s’agissait de mondialisation, « micro » quand il était question de la PME du coin, pouvaient les aider ?

Comme en compensation, ces mêmes élus ont promulgué des lois dans le domaine des mœurs, qu’ils ont baptisé d’un terme hideux : « sociétal ». Ainsi les questions du mariage, de l’identité sexuelle et de la mort ont-elles tenu et tiennent encore le haut du pavé du progrès politique. On peut approuver telle réforme, dénoncer telle autre, que nous importe ici. Constatons simplement que ces lois ou propositions de loi, non seulement ne contreviennent en rien à la suprématie de l’économie sur le politique, mais encore couronnent dans le domaine anthropologique le royaume du chacun pour soi.

Quand la parole cède, la violence prospère

Pendant ce temps, la nature ayant horreur du vide, les radicalités n’ont cessé de gagner des adeptes. Aujourd’hui, le retour du refoulé fait des ravages. Un animateur sur un réseau radiophonique national chrétien, a récemment banalisé la torture – en usant bien entendu de la dialectique du questionnement, ce qui lui permettait de ne pas se salir les mains. Le déploiement d’une pensée raciste sur les antennes du groupe Bolloré fait partie des lieux communs de la presse – à juste titre. A l’autre bout de l’échiquier, la violence verbale et morale s’exerce avec autant de rapidité, si les moyens économiques et médiatiques lui font défaut. Qui nuance le moindre délire de la « cancel culture » passe pour un épouvantable réactionnaire.    

Aujourd’hui, il y a des morts. Ou plutôt un mort. Il s’appelait Quentin Deranque. Un de ses camarades affirme à nos confrères du Monde qu’il a beaucoup lu Saint Thomas d’Aquin, Saint Augustin ». S’il ne s’agissait pas d’un jeune homme frappé d’une manière sauvage, apparemment par des militants d’extrême gauche, on serait tenté de dire que ses lectures ne l’avaient pas tellement guidé vers la voie de la douceur.

Protestantisme et libéralisme : une affinité en débat

Fidèles à leur culture, les protestants français n’ont pas manqué d’être séduits par l’évolution libérale de notre société. Le capitalisme, et d’abord en lui la notion de juste échange entre les êtres, socle de toute société sinon pacifiée, du moins policée, la liberté que doit compléter l’exercice de la responsabilité sont si puissamment ancré dans leur histoire, qu’ils ne peuvent qu’approuver cette nouvelle façon de penser. Tous ? Non.

Certains intellectuels luthériens, calvinistes, évangéliques, de droite ou de gauche, ont alerté nos concitoyens sur les défauts de cette cuirasse collective, et rejoint des penseurs de culture catholique, au premier rang desquels Marcel Gauchet. Plutôt que de les prendre pour des doux dingues, il est peut-être temps de les lire et de les écouter. De débattre avec eux ? Pardi, mais oui, bien sûr. Quand la parole prend le dessus, le passage à l’acte passe à la trappe.