J’ai parcouru, récemment, le commentaire de Luther sur l’épître aux Galates. Il y relate, au passage, les mortifications sans fin que les moines s’imposaient, à son époque, dans l’espoir de gagner leur salut. « Ils ne négligeaient rien, dit-il, qui pût apaiser leur conscience : ils portaient le cilice, ils jeûnaient, ils maltraitaient et ils épuisaient leur corps. […] Et malgré cela, plus ils faisaient d’efforts et plus la crainte les envahissait. Et, en particulier, lorsque sonnait l’heure de la mort, ils tremblaient au point que j’ai vu bon nombre de meurtriers condamnés à la peine capitale faire preuve de plus de confiance en mourant, que ces hommes qui avaient pourtant vécu très saintement »[1].
La quête sans fin de la sécurité
On peut lire cela comme la description d’un trait psychologique. La névrose obsessionnelle, ou les troubles anxieux sont, de fait, envahissants. Et plus on cède à leurs exigences, plus ils prennent de place. On connait la réponse de Luther à ces angoisses interminables : accepter que Dieu nous aime et qu’il nous fait grâce. Celui qui imagine un Dieu dur et inflexible est perpétuellement voué à l’inquiétude.
Il est rare que, de nos jours, des personnes se livrent à de telles mortifications. Mais ce mécanisme : « plus ils en faisaient et plus la crainte les envahissait », me semble avoir une portée très générale et, pour le coup, tout à fait actuelle.
Bien des personnes sont, par exemple, aujourd’hui, murées dans la crainte de ce que pourraient leur faire des personnes différentes d’elles. Et plus elles tentent de s’en préserver, plus leurs appréhensions s’accroissent. Elles ne se sentent jamais suffisamment protégées. Plus ces personnes s’éloignent des groupes sociaux qui les effrayent, plus elles érigent de barrières, plus elles en ont peur. On n’a « jamais assez » de sécurité.
L’accumulation, une même logique, que cela concerne « les biens du salut » ou les biens matériels
Une lecture weberienne de la quête désespérée des moines du XVIe siècle nous fournit une autre voie d’actualisation. Weber aurait parlé, à leurs propos, d’accumulation des « biens du salut ». Or l’accumulation, elle aussi, ne procure jamais de satiété. Aujourd’hui comme hier, les personnes qui accumulent le plus n’ont qu’un désir : accumuler davantage. Et, dans leur milieu, la seule valorisation sociale est la croissance continue de leur richesse. Elles sont sans cesse sur le qui-vive, en train de chercher des moyens de l’accroître.
Et cela vaut aussi, à un degré moindre, des personnes simplement aisées qui constituent la majorité d’un pays comme la France. Il y a beaucoup de pauvres en France, mais il y a encore plus de riches qui s’ignorent. Et nombre d’entre eux ne rêvent qu’à la poursuite d’une croissance, dont les bénéfices ne sont pas toujours évidents, tandis que ses coûts (sociaux, environnementaux et, par voie de conséquence, économiques) sont manifestement de plus en plus élevés. Il semble normal, par exemple, de développer l’intelligence artificielle, qui a quelques avantages, sans doute, mais dont le coût énergétique est exorbitant. Et, comme toutes les technologies, elle va renforcer l’isolement dont nous souffrons déjà en nous donnant un moyen supplémentaire de nous passer des autres.
La grâce pour remède
Luther avait découvert que la grâce le libérait de l’accumulation désespérée des biens du salut. Le paradoxe, souligné par Weber, est que, quelques siècles plus tard, les puritains ont recyclé leur angoisse en se livrant à une accumulation désespérée des biens matériels, jusqu’à en faire, disait-il, une « cage d’acier ».
Or la racine de l’angoisse est la même, dans les deux cas : une profonde difficulté à vivre ses relations avec Dieu ou avec les autres. On collectionne les biens du salut pour se prémunir des réactions divines et on s’entoure de biens matériels pour ne pas dépendre des autres. À partir de là, il y a deux voies : ou bien s’interroger sur les difficultés sous-jacentes que ces attitudes révèlent, ou bien poursuivre la fuite en avant.
Nous interroger sur nos difficultés, on le voit dans le cas de Luther, a toutes les couleurs d’une conversion complète. Il n’y a pas vraiment de demi-mesure : ou bien on accepte l’amour de Dieu, ce qui nous conduit, ensuite, à regarder plus favorablement notre prochain ; ou bien on rêve (pour parler d’aujourd’hui) d’un monde technique, égocentré et aseptisé, où nous crèverons d’angoisse, encerclés par des systèmes techniques qui ne nous donneront « jamais assez ».
[1] Commentaire de Gal 5.3.
