« Le mot « Carême » n’est pas mentionné dans la Bible. » L’argument surgit chaque année sur les réseaux, tel un marronnier théologique. Comme si tout ce que nous vivons devait figurer, noir sur blanc, entre la Genèse et l’Apocalypse. Le mot « trinité » non plus n’y apparaît pas. Faut-il pour autant remiser le Père, le Fils et l’Esprit au placard des inventions tardives ? À ce compte-là, nos bancs d’église, nos micros, sonos, et même nos fils d’actualité seraient suspects.
Soyons sérieux – ou mieux, audacieux. Le Carême n’est pas un mot magique, c’est un temps. Un temps pour déplacer le regard, desserrer l’étau de nos automatismes, interroger nos appétits, relire l’Évangile, par exemple celui de Luc, où des gestes minuscules deviennent brèches dans la fatalité : des pêcheurs qui jettent un filet, une femme qui ose toucher, une autre parfumer, ou des hommes qui portent un brancard.
Cette année, les entretiens du Carême protestant sur France Culture explorent « l’audace de vivre ». Le thème tombe juste. Car l’époque n’étouffe pas sous l’espérance. Choisir la vie n’a rien d’un slogan pieux. C’est parfois refuser la petite phrase assassine, préférer la solidarité au réflexe identitaire, poser un geste de paix là où la colère réclame son dû, se méfier des pulsions mortifères qui prospèrent à l’ombre de nos peurs bien nourries.
Alors oui, appelons cela Carême si l’on veut. Ou autrement. Peu importe l’étiquette, pourvu que nous consentions à ce ralentissement salutaire. Non pour nous arrêter – le monde ne s’en priverait pas – mais pour retrouver souffle et lucidité. Dans nos agendas saturés, il est urgent d’ouvrir un espace. Non pour fuir la vie, mais pour trouver, encore et toujours, l’audace de la choisir.
Jean-Luc Gadreau, responsable éditorial à France Culture, pour « L’œil de Réforme »
