Le premier est le prologue de Jean : « au commencement était la Parole [et la suite du texte montre qu’il désigne ainsi le Christ] et la Parole était avec Dieu et la Parole était Dieu. [..] Tout ce qui a été fait a été fait par elle et rien de ce qui a été fait n’a été fait sans elle. En elle était la vie et la vie était la lumière des hommes » (Jn 1.1, 3 et 4). Le deuxième est le cantique, au début de l’épître aux Colossiens : « en lui tout a été créé, dans les cieux et sur la terre, les êtres visibles comme les invisibles, Trônes et Souverainetés, Autorités et Pouvoirs. Tout est créé par lui et pour lui, et il est, lui, par devant tout ; tout est maintenu en lui » (Col 1.16-17).

On nous parle, dans ces textes, plus de réalités sociales : la Parole qui vient dans le monde, chez Jean, situe les échanges langagiers au cœur du propos ; et les Trônes, Souverainetés, Autorités et Pouvoirs, dans les Colossiens, évoquent de réalités peut-être métaphysiques, mais qui pèsent sur la régulation des relations sociales, assurément. Dans un premier temps, cela ne nous parle pas directement des animaux, des plantes et du monde physique.

Mais il faut quand même s’interroger : pourquoi avoir inscrit la personne du Fils dans le processus créateur, alors que nous assignons plus volontiers la création à la personne du Père ? Cela signifie que « la création tout entière » (pour citer l’épître aux Romains, 8.22) est atteinte par la chute, et que l’œuvre libératrice (on dit aussi rédemptrice) du Fils s’étend à toute la création. Le Christ vient affronter les forces du mal, les régulations sociales perverties, la nature blessée, les corps meurtris, et porte la promesse d’une guérison globale. Il ne vient pas annoncer le salut à des individus hors sol. Il annonce un Royaume qui englobe le monde dans lequel l’homme évolue, avec toutes les interactions qui traversent ce monde.

Le roi serviteur

Cela donne un éclairage particulier sur la fameuse question de la « domination » de la Terre par l’homme. Si toutes les Souverainetés et tous les Pouvoirs ont été créés en Christ, et pour lui, cela signifie que la manière dont il a vécu parmi nous éclaire la domination en question.

Or ce qui est souligné de manière récurrente, dans le Nouveau Testament, c’est que le Christ, Seigneur de tous les êtres et de toute chose est venu, non pas pour être servi, mais pour servir. Il a été, comme le dit la formule, un « roi serviteur ». Et (pour parler du prologue de Jean) si l’homme se distingue des autres animaux par un langage plus élaboré, cela lui donne surtout le devoir de se mettre à l’écoute de la Parole.

Christ vient pour rétablir le lien entre les hommes et Dieu, il vient pour rendre le dialogue à nouveau possible. Il veut nous associer au dialogue qui unit les trois personnes de la Trinité. Et il le fait en donnant : en payant de sa personne, en restant attentif aux autres et en allant jusqu’au don ultime, le don de sa vie sur la croix. C’est ainsi que nous sommes appelés à nous comporter à l’égard des autres humains. C’est ainsi, également, que nous sommes appelés à nous comporter avec les non-humains.

Le récit de la multiplication des pains : une manière indirecte de situer notre rapport à la création

Il y a certes, une difficulté : le Nouveau Testament utilise souvent le monde animal, le monde végétal ou le monde physique, comme des symboles pour évoquer d’autres réalités. Plusieurs récits parlent des arbres, par exemple, pour parler d’autre chose que des arbres. Les réactions imprévisibles et parfois destructrices de la mer, témoignent des forces du mal qui peuvent tout balayer sur leur passage.

Mais il y a quand même des récits qui renvoient au pouvoir créateur qui habitait Jésus et son Père, qu’il invoquait ; les pêches miraculeuses et les multiplications des pains. Là, les règles naturelles sont brisées. Elles sont brisées dans le sens d’une profusion généreuse. Mais Jésus se rendait bien compte qu’il ouvrait une parenthèse qu’il fallait vite refermer, si on ne voulait pas que tout cela débouche sur une exploitation éhontée des phénomènes naturels. C’est l’évangile de Jean qui a le plus clairement souligné ce risque.

La multiplication des pains provoque, en effet, une sorte d’émeute : « A la vue du signe que Jésus venait d’opérer, les gens dirent : Celui-ci est vraiment le Prophète, celui qui doit venir dans le monde. Mais Jésus, sachant qu’on allait venir l’enlever pour le faire roi, se retira à nouveau, seul, dans la montagne » (Jn 6.14-15). Tout de suite c’est l’ambiguïté : Jésus rencontre un désir de toute puissance, de la part de la foule, auquel il se soustrait. Il n’est pas question, pour lui, en étant roi, de représenter de telles attentes. Le lendemain, la foule revient, et Jésus est clair : « En vérité, en vérité, je vous le dis, ce n’est pas parce que vous avez vu des signes que vous me cherchez, mais parce que vous avez mangé des pains à satiété » (v 26). Voilà ce que « dominer » la Terre peut signifier : consommer ses produits sans limite. Et celui qui se lance dans cette voie, ne rencontre, en effet, aucune limite : il aura toujours faim et soif (cf. par contraste le v. 35, qui est un écho à Jn 4.13-14).

Or l’essentiel de la mission des humains est ailleurs : « il faut vous mettre à l’œuvre pour obtenir non pas cette nourriture périssable, mais la nourriture qui demeure en vie éternelle, celle que le Fils de l’homme vous donnera » (Jn 6.27). Et cette nourriture, comme le dit la suite du texte, c’est la foi, c’est l’accueil de la générosité de Dieu, du don que le Fils fait de lui-même.

La prédation ou la conversation

On l’a dit, Jean parlant du Christ créateur, le désigne comme « la Parole ». Et c’est cette Parole que l’homme est appelé à rejoindre. Or les paroles du Christ, dans l’épisode de l’évangile que nous suivons, sèment la division : « Après l’avoir entendu, beaucoup de ses disciples commencèrent à dire : Cette parole est rude ! Qui peut l’écouter ? […] Dès lors, beaucoup de ses disciples s’en retournèrent et cessèrent de faire route avec lui. Alors Jésus dit aux Douze : Et vous, ne voulez-vous pas partir ? Simon-Pierre lui répondit : « Seigneur, à qui irions-nous ? Tu as les paroles de la vie éternelle » (Jn 6.60, 66-68).

Le Christ nous appelle à donner comme lui-même a donné. « Aimez-vous les uns les autres, comme je vous ai aimés » (Jn 13.34). C’est ainsi que la parole de Dieu donne vie. Mais si nous devenons des prédateurs comme les autres et même pire que les autres, nous sommes même inférieurs aux bêtes.

C’est là l’alternative : manger le monde autour de nous, sans limite, ou parler et donner. Un freudien dirait qu’il nous faut sortir du stade oral où nous avalons tout, pour aller à la rencontre des autres, de tout ce qui est autre, avec attention et générosité.

En fait, dans le texte de la Genèse, Dieu fait défiler les animaux devant Adam pour qu’il les nomme (Gn 2.19-20). Or nommer peut avoir deux buts. Soit on étiquette pour mieux classer, pour réduire ce que l’on désigne à l’état d’un objet manipulable. Soit on nomme quelqu’un pour l’appeler et entrer en conversation avec lui. Or, dans ce défilé des êtres, Adam ne trouve pas vraiment d’interlocuteur. Adam est manquant et il lui faut Eve pour construire un échange. Mais à peine sont-ils l’un en face de l’autre qu’ils s’emploient à manger le fruit de la connaissance. Il suffirait de tendre la main et d’absorber le monde pour se sentir comblé ? Non, précisément. Une fois qu’ils ont fait cela ils se retrouvent nus.

C’est la même histoire que l’évangile de Jean nous raconte : au commencement était la Parole et avant la parole il n’y a rien. On peut voir le ministère de Jésus comme un « signe » (c’est le mot que l’évangile emploie régulièrement) qui donne sens à l’appel de Dieu. Ou bien on peut voir ce ministère comme le présentation d’un faiseur de miracles qui flattera notre désir oral de tout avaler.

On peut voir la Terre comme un lieu où Dieu nous a placés pour vivre, nous rencontrer les uns les autres et le rencontrer. Ou bien on peut voir la Terre comme un objet à notre disposition dont on peut tout attendre, tout exiger.

Malheur à toi, pays dont le roi est un enfant et dont les princes mangent dès le matin (Ecc 10.16).