Ce que confessent les chrétiens est tout à fait déconcertant. Ce qu’ils disent croire peut à juste titre paraître incroyable. De fait, le Credo que l’on dit dans les offices affirme entre autres que Dieu est « tout-puissant », qu’il est le « créateur du ciel et de la terre » et aussi que Jésus-Christ, son « Fils » est né d’une femme restée vierge et qu’il est ressuscité après sa mort. Tout ceci peut laisser sceptique. D’où la question: les chrétiens croient-ils vraiment ce qu’ils confessent? Et on pourrait poser la même question à propos des juifs, des musulmans et même des adeptes de bien d’autres religions. Ceci pose la question du statut des énoncés doctrinaux et théologiques, en particulier ceux du christianisme et aussi celle de leur vérité.
Bien sûr, à la question Pourquoi les chrétiens en viennent-ils à confesser ces articles de foi?, on pourra dire que c’est parce qu’ils ont en eux-mêmes ce que l’on pourrait un sentiment religieux, une forme de religiosité, et aussi le besoin par exemple de donner un sens à leur vie. Mais cette réponse n’est pas satisfaisante. De fait, il faut faire une différence entre d’une part le sentiment religieux et d’autre part le fait de professer ce qu’enseignent le catéchisme et le Credo du christianisme . Il y a un saut et un écart considérables entre les deux.
L’escargot et le bernard-l’hermite
Pour illustrer cette différence et aussi la manière dont pourraient s’articuler ces deux “formes“ religieuses si différentes (la sensibilité au spirituel et la confession d’un Credo), je voudrais user d’une métaphore animalière, celle de l’escargot et du bernard l’hermite. Il y a une différence entre ces deux sympathiques créatures. L’escargot secrète lui-même sa coquille. En revanche, le bernard l’hermite cherche une coquille vide ou un habitacle quel qu’il soit pour se loger. S’il n’en trouve pas, il meurt.
On pourrait supposer que la foi chrétienne est du type escargot. Le sentiment religieux sécréterait de lui-même sa coquille, c’est-à-dire le système théologique (le Credo) et les pratiques cultuelles (les rituels, les liturgies, les sacrements) de la religion chrétienne. Les articles de foi du Christianisme seraient l’expression et la “sécrétion“, sous la forme d’un discours doctrinal ou symbolique, de l’expérience intérieure des chrétiens (besoin d’être secouru, besoin d’un père idéalisé, expérience du sacré et du mystérieux, sentiment de dépendance etc.). Ils auraient pour fonction de développer et de conceptualiser le sentiment religieux inhérent à la psyché humaine. Ils seraient une expression parmi d’autres de la “religion naturelle“ de l’être humain. C’est cette position qui a été développée en son temps par le symbolo-fidéisme du protestantisme libéral de la fin du XIXème siècle.
Mais en fait, il me semble qu’il n’en est rien. A la métaphore de l’escargot, je préfère celle du bernard l’hermite qui se loge dans une coquille ou un habitacle qui est étranger à sa nature. Et ce pour plusieurs raisons.
Le chrétien ne forme pas de lui-même sa foi chrétienne. Elle n’est pas, comme la coquille de l’escargot, une excroissance de sa “religion naturelle“. Il faut plutôt dire que, comme le bernard l’hermite, le chrétien a rencontré la coquille du Christianisme et qu’il s’y est logé. Il a rencontré cette coquille par hasard parce qu’il est né dans une famille chrétienne ou parce que, par exemple, étant en recherche, il est entré dans une église. Et de ce fait, il est devenu chrétien. Il a découvert un enseignement, une pratique, une communauté; et il s’y est “logé“. Mais, en tout état de cause, le Christianisme, en tant que religion constituée, était déjà là avant qu’il n’y fasse sa demeure. Comme la coquille pour le bernard l’hermite, le Christianisme constituait une structure préexistante; et elle était indépendante de sa quête spirituelle et de sa religiosité. Le contenu doctrinal du Christianisme n’a pas son assise et sa source dans la vie spirituelle, intime et psychique des fidèles.
C’est clair, le chrétien ne croit pas de lui-même au Dieu du Christianisme. En fait, il adhère à ce que l’Eglise enseigne à son sujet. Ce n’est pas la même chose. Il se fait à cette coquille. ll se moule à elle. Il s’y conforme. Il y prend ses habitudes. En fait, cette « coquille » est de nature culturelle et sociologique. Les chrétiens y font leur demeure, tout comme les Français ont leur demeure la langue française, tout comme les magistrats français règlent les conflits au sein de l’idiome du Code Civil …
Celui qui fait sa demeure dans la coquille du Christianisme entre dans le jeu d’un jeu de coutumes langagières, conceptuelles, rituelles qui le précèdent et ont cours depuis longtemps avant lui. Pour lui, le Christianisme est toujours un donné préalable qui existe indépendamment de lui ; et il entre dans ce “déjà là“. Cette “coquille“ est un produit culturel, on peut dire aussi un idiome, qui est fourni par le milieu social dans lequel on se trouve fortuitement.
De fait, en conformité avec l’approche du théologien américain Lindbeck[1], nous voulons voir le Christianisme comme un idiome et une culture[2], c’est-à-dire comme une manière spécifique de s’exprimer et comme un ensemble de traditions, d’habitudes, de manières de voir. C’est dans cet idiome que s’expriment l’enseignement de l’Eglise et les confessions de foi des fidèles. Qu’il confesse le Credo, assiste à un office religieux ou participe à une étude biblique le fidèle entre dans un langage spécifique : celui de la « religion chrétienne ». Ce langage constitue un « jeu de langage » pour reprendre l’expression du philosophe Wittgenstein[3]. Ainsi la langue du Christianisme (son “jeu de langage“) a son vocabulaire propre (Messie, baptême, eucharistie…), elle utilise certains concepts dans un sens particulier (grâce, alliance, résurrection…). Elle a sa propre symbolique qu’elle déploie en particulier dans les liturgies, les rituels et les sacrements qu’elle institue. Elle déploie sa propre lecture de l’histoire, de l’homme, de la morale etc. Ce jeu de langage constitue en fait un “un système“; il évolue, certes, mais, tout comme la langue, sans que l’on puisse exactement préciser pourquoi et à quel moment. Il est consacré par la tradition même s’il n’est pas possible de préciser l’origine de cette tradition et ce qui l’a suscitée[4]. Ce jeu de langage est inséparable d’une culture et d’une compréhension du monde qui a son caractère, ses référentiels et sa logique propres. C’est pourquoi il est à proprement parler constitutif du Christianisme et de la foi chrétienne.
Que signifie « croire » ?
Ainsi la foi chrétienne n’existe pas en tant que foi individuelle, personnelle et spontanée. Il n’y a pas de foi spontanée aux articles de foi du Christianisme. Contrairement à ce que l’on pourrait supposer, a foi chrétienne ne relève ni du “croire que“ (croire que Dieu est le créateur du monde, que Jésus est né d’une vierge, etc.), ni même du “croire en“ (croire en la Providence, en Dieu, en ce que prêche Jésus-Christ)… Elle relève du “croire à“ (dans le sens de “croire à“ ce que dit De Gaulle, croire aux théories de Darwin, etc.). Elle consiste à croire à ce qu’enseignent l’Eglise, la culture et la tradition chrétiennes. On peut aussi dire qu’elle est un « croire ce que » (croire ce que l’on a appris à l’école)[5]. Le fidèle croit ce qu’enseigne et prêche le christianisme. Il croit l’Église[6] lorsqu’elle enseigne que « Jésus-Christ est le Fils de Dieu » etc.
Même pour le converti, et à plus forte raison pour le chrétien de naissance, le verbe “croire“ n’exprime nullement un acte personnel. Il « croit l’Eglise » et ce qu’on lui enseigne. Il vaudrait mieux dire qu’il “donne procuration“ à l’Eglise et aux articles du Credo pour qu’ils disent et définissent la bonne manière de confesser la foi ; il leur “donne pouvoir“, sans se poser de questions, on pourrait dire de manière passive.
De fait, si l’on en croit Benveniste[7], la toute première signification de « croire » était bien là. Croire, c’est placer sa confiance en, c’est s’en remettre à (ce qui est dit par la Bible, la rumeur publique, la presse du jour), c’est faire confiance à (un piton d’escalade, une carte Michelin, un gourou, un enseignement ecclésial ou autre). « Croire » (la forme première de ce verbe étant creire, qui a donné créance), c’est « accorder sa créance à ». Le fidèle fait confiance à l’enseignement traditionnel de l’ Eglise et de la culture chrétienne. Il lui donne sa créance comme on donne une lettre de créance à un diplomate pour lui donner pouvoir et procuration. Le fidèle donne procuration à l’Eglise et à la Bible pour dire la vérité.
Ainsi, confesser la foi chrétienne, c’est adhérer aux énoncés du Credo enseigné par l’Eglise et la culture chrétienne[8] . Et ceci nous conduit à nous interroger sur le statut de ces énoncés et de ces « articles de foi“. Quelle vérité peut-on leur reconnaître?
Les énoncés de la foi chrétienne ont-ils une vérité ?
Pour répondre à cette question, nous ferons quatre propositions.
On peut considérer la confession de foi comme un acte de “narration“[9], et le texte du Credo par exemple comme un “narratif“[10]. A la différence de la description où la voix du sujet s’efface dans le but de montrer un réel, la narration est un acte du sujet lui-même; et le narratif, c’est ce que dit le sujet lorsqu’il accomplit cet acte de narration. Ainsi il faut voir le texte de la Bible comme le narratif d’une confession de foi, celle des auteurs et des traditions qui ont produit ce texte. Le texte biblique constitue un narratif qui relate l’histoire du monde et de l’humanité depuis ses origines (sa Genèse, pour prendre le titre du premier livre de la Bible) jusqu’à son terme (son Apocalypse, pour reprendre celui du dernier). Mais il ne le fait nullement sur le mode de la description des faits et des évènements de l’histoire. Son mode linguistique est celui de la prédication, du mythe, de l’épopée, voire de la fiction. Il déploie une lecture théologique qui présente Dieu comme l’acteur de cette histoire.
De même, le Credo que confessent les Chrétiens, celui en particulier du Symbole des Apôtres, commence, tout comme d’ailleurs le texte de la Bible qui lui sert de base, par la narration de la genèse du monde (le monde est présenté comme ayant été créé par Dieu) et se termine par celle de ce qui advient à la fin des temps (le Royaume de Dieu et de la vie éternelle). Ainsi, le catéchisme que confessent les chrétiens constitue le “narratif“ d’une méta-histoire du monde qui se superpose à son histoire réelle. De la même manière, le narratif de ce catéchisme confère au prophète Jésus de Nazareth une méta-identité, celle de Fils de Dieu, et il confère aux hommes ce que l’on pourrait appeler une méta-vérité, celle qu’ils sont au bénéfice d’un amour, d’un pardon et d’un salut.
Ainsi, comme le fait la théologie narrative, sous l’influence de J.B. Metz et de Paul Ricoeur, on peut concevoir l’entrée en Christianisme comme « l’entrée dans une communauté qui affirme son identité en racontant des histoires fondatrices et en s’appropriant personnellement ces histoires »[11].
Nous voulons faire une autre proposition. Les énoncés théologiques ont pour fonction d’instituer, de manière performative, des vérités et aussi des faits qui n’ont aucun support ontologique et qui sont vrais seulement parce qu’ils ont été institués comme tels.
Ainsi « l’histoire sainte » peut être considérée comme une suite de vérités et de faits institués par l’enseignement du Judaïsme et du Christianisme : Dieu a créé le ciel et la terre, Il a ouvert la Mer Rouge pour conduire son peuple hors de l’esclavage de l’Égypte, Il a envoyé un Sauveur à l’humanité, Il a fait descendre l’Esprit Saint sur la première Église chrétienne etc.[12]. De même lorsque au cours de la messe, le prêtre dûment accrédité par l’Eglise catholique, décrète qu’une galette de pain est le Corps du Christ, il s’agit là d’une vérité instituée sans aucun support ontologique. En fait, on peut dire que ce sont des “créations langagières“ .
Notons que cette notion de “vérité instituée“ ne doit pas surprendre et n’est nullement propre au champ du religieux. Le fait que Emmanuel Macron soit le Président de la République constitue une vérité instituée (par le Conseil Constitutionnel avalisant le vote des électeurs). De même, le fait que la coupure de papier que j’ai dans mon porte-feuille a valeur de 100€ est une vérité instituée par la Banque de France. De même le fait que Monsieur Dupond est le légitime propriétaire du champ de Montfermeil est institué par l’acte notarié qu’il détient. De même, le fait que les hommes sont libres et égaux en droit et en dignité est une vérité instituée par la Déclaration des droits de l’Homme. Ce sont des vérités qui n’ont aucun référent ontologique (le billet de 100€ ne coûte en fait que quelques centimes). Elles ont cours si, et seulement si on reconnaît l’autorité qui les institue.
Pour que les vérités instituées prennent effet dans la foi des fidèles, il faut qu’elles soient soutenues par la force de la coutume. Il faut qu’on y adhère par une foi implicite, spontanée et quasiment instictive[13]. C’est par une habitude collective que l’on commerce avec des billets de banque et que l’on professe que Dieu est amour. Les articles de foi du Credo sont donc des idées reçues et des conventions considérées comme des faits acquis au même titre que les énoncés de principe de la Déclaration des Droits de l’Homme par exemple. Ils font partie de l’arrière-plan de la société; ils s’implantent dans l’inconscient et structurent la conscience. Il faut le dire clairement, l’essence de la croyance réside dans l’instauration d’une habitude.
Dernier point. Les énoncés doctrinaux des religions peuvent aussi être considérés comme des vérités parce qu’ils produisent des effets réels. Le fait d’entrer dans le jeu de cet idiome induit, par sa propre force, des « formes de vie »[14], des sentiments et des croyances spécifiques. Les énoncés doctrinaux induisent d’eux-mêmes, par une forme d’effet performatif , des effets et des affects. Et ceux-ci, par une sorte d’effet de feedback, sont vus comme des preuves de la validité et de la vérité de ces énoncés. Par exemple pour les musulmans, c’est une vérité avérée que le porc est un animal impur parce que, s’ils en mangent par mégarde et le découvrent ensuite, ils sont réellement malades; c’est donc pour eux la preuve que, en vérité, le porc est un animal impur. De même, on peut considérer comme une vérité le fait que Jésus-Christ est le Seigneur parce que c’est vrai qu’il exerce effectivement une emprise (une seigneurie) sur le comportement, la mentalité et les convictions de bien des chrétiens.
Ainsi, à la question « Les énoncés dogmatiques du Christianisme ont-ils une vérité ? », nous osons répondre « oui ». La vérité des doctrines est dans le fait qu’elles ont une valeur active et qu’elles produisent des faits tout à fait effectifs et réels. C’est d’ailleurs là la conception de la vérité de William James[15], de Pierce[16] et, plus généralement, de la philosophie pragmatiste. La vérité, c’est ce qui marche et aussi ce qui fait marcher (ce qui fait avancer ) quand bien même ce serait en nous trompant et en nous « faisant marcher » ( dans le sens de l’expression populaire « Je te fais marcher »). Ainsi les doctrines du Christianisme ont une vérité pragmatique parce qu’elles induisent des actes (pragma), des comportements et même des faits.
Pour résumer ceci, on peut dire que les énoncés du christianisme sont vrais lorsque l’on « entre dans le jeu » de ce qu’ils énoncent.
Confesser sa foi, c’est entrer dans un jeu de langage
C’est pourquoi on peut dire que être chrétien et confesser la foi chrétienne, c’est faire sa demeure dans la “coquille“de l’idiome du Christianisme, dans son narratif , dans son jeu de langage et dans ses pratiques. C’est “entrer dans le jeu“ de ce qu’énoncent son catéchisme et ses articles de foi .
Mais peut-on caractériser plus précisément ce que signifie “entrer dans le jeu de…“?
Entrer dans le jeu du Christianisme, c’est entrer à l’intérieur d’un jeu (un éco-système) différent de celui du monde profane et qui se superpose à celui-ci. Comme l’écrit Pierre Bourdieu, «l’entrée dans un univers scolastique », en l’occurence celui de “l’école“ du Christianisme, «suppose une mise en suspend des présupposés du sens commun et une adhésion para-doxale à un ensemble plus ou moins nouveau de présupposés et, corrélativement, la découverte d’enjeux et d’urgences inconnus et incompris de l’expérience ordinaire »[17]. Entrer dans le jeu du Christianisme et de son Credo, c’est quitter le monde profane et la manière usuelle de voir les choses pour entrer dans un “monde“, ou plus exactement dans un “jeu de langage“, celui de la théologie et de la foi chrétienne, qui rend compte des choses de la vie sur un mode spécifique. Ainsi par exemple, dans le jeu de langage du Christianisme, les lois morales sont dites instituées “par Dieu“, les hommes sont dits les “enfants de Dieu“ etc… Et, dans ce jeu de langage, le fidèle dit « Dieu m’a montré que… », « L’Esprit m’a conduit vers », « La Vierge Marie m’a protégé », « Le Christ est le Rédempteur de l’humanité », « Le monde a été créé par Dieu » etc.
Ainsi le chrétien, lorsqu’il participe à un office ou lorsqu’il vent témoigner de sa foi auprès de ses proches, abandonne sa manière habituelle de penser et de parler et entre dans le jeu de l’idiome de la foi chrétienne. Certes, la durée de la période où on “entre dans le jeu de“ peut être variable. Certains entrent de le jeu de la foi chrétienne de manière durable, à telle enseigne que cette foi devient pour eux une seconde nature. Mais d’autres, au contraire, ne sont que des “chrétiens du dimanche“ qui dès la sortie de l’office reprennent leur manière de penser habituelle et naturelle.
Mais “entrer dans le jeu de“ a aussi un sens différent qui est, si l’on peut dire, plus passif. Quand on dit qu’un acteur “entre vraiment dans le jeu“ d’une pièce de théâtre, cela veut dire qu’il est porté et subjugué par son rôle. Il a certes fait la démarche, active, d’habiter son rôle, mais c’est maintenant son rôle qui l’ habite. Et, de la même manière, en entrant dans le jeu du Christianisme, le fidèle internalise son discours ; ou, plus exactement, ce discours et la culture dont il est le porteur s’internalisent dans sa psyché. Il est habité par le Christianisme ; et ceci est particulièrement clair pour celui qui est “entré en Christianisme“ dès son plus jeune âge.
De fait, le chrétien de naissance, celui qui est « tombé dans la marmite » du Christianisme depuis son enfance est, de manière passive et involontaire, formé et engendré par, ou plutôt dans, la matrice du Christianisme. Il entre dans le jeu du Christianisme parce que celui-ci est entré en lui ; la coutume du Christianisme est non seulement sa seconde nature, mais sa nature même. On ne sait plus s’il croit et agit par nature ou par acculturation. Il a intériorisé et “intégré“ la culture du Christianisme dans sa « forme de vie » (pour reprendre l’expression de Wittgenstein et Lindbeck) et dans sa manière de voir les choses.
L’il-lusio et l’illusion
Ainsi il nous faut lever une équivoque. L’expression “entrer dans le jeu de“ et aussi le fait que nous présentions l’enseignement du christianisme comme un simple “jeu de langage“ pourraient laisser supposer que, pour le fidèle, le Christianisme serait un jeu, c’est-à-dire une fiction, et même une illusion et un “faire-semblant“. Mais en fait, il n’en est rien.
Certes, on est tenté de considérer le Christianisme comme une illusion (c’est l’opinion de Freud entre autres), ou du moins comme une fiction créée de toutes pièces par l’imaginaire des hommes. Il n’en reste pas moins qu’en entrant dans ce “jeu“, le fidèle en fait une composante de sa vie psychique. Certes, il entre dans ce que, objectivement, il faudrait voir comme une fiction et une illusion ; mais le fait même d’ “entrer dans ce jeu“ élude la question du statut épistémologique de ce “jeu“. Le jeu cesse d’avoir le statut de jeu fictionnel. De même, quand une petite fille joue à la poupée, elle entre dans ce jeu et ce jeu entre en elle, et dès lors, ce n’est plus un jeu, c’est-à-dire un faire semblant. Elle est dans le fantasying pour parler comme Winnicott[18], et ce fantasying est pour de vrai. Il est une composante authentique de sa vie propre. Elle est “dans son monde“ et, dans ce monde, la poupée est une princesse. La petite fille ne vit pas son jeu sur le mode de l’illusion. Elle a perdu le sentiment de jouer. Et de même, celui qui entre dans le jeu du Christianisme n’entre pas à proprement parler dans un monde qui lui reste extérieur et que, à ce titre, il faudrait juger illusoire ; il entre dans une activité mentale et psychique qui constitue, effectivement et réellement, sa propre manière d’être au monde et de voir le monde.
Autrement dit, le fait d’entrer dans le jeu du Christianisme abolit le fait que ce Christianisme ne soit qu’une création fictionnelle, irréelle et factice. En entrant dans le jeu du Christianisme, le chrétien l’internalise, il l’intègre dans son activité mentale et sa vie psychique, et de ce fait, ses croyances n’ont plus un caractère illusoire. Certes le processus de l’internalisation du Christianisme dans la vie du fidèle peut être plus ou moins profond ; certes, tout comme l’enfant qui joue à la poupée ou l’internaute qui surfe sur Second Life, le chrétien peut être plus ou moins pris par son jeu, mais quoi qu’il en soit, le catéchisme chrétien perd son statut d’illusion au sens objectif du terme. Si l’on veut parler d’illusion, l’illusion dont il s’agit est en fait une auto-illusion ; elle est l’une des formes du “entrer dans le jeu“. Le fidèle est pris par la « force d’attraction » du jeu[19]. Le “croire“, autrement dit la “foi“, n’est qu’une forme légère d’ auto-hypnose[20].
Ainsi le fait d’“entrer dans le jeu de“, même s’il a des acquaintances avec le fait d’“entrer en illusion“ s’en différencie néanmoins clairement. Pour exprimer ceci, nous dirons que le fait d’“entrer dans le jeu “ du Christianisme relève non pas de l’illusion, mais de l’il-lusio. De fait, il- est une allitération de in (“dans“) et lusio est de la même racine que ludere (“jouer“)[21]. L’il-lusio consiste à se rendre partie prenante, de manière à la fois active et passive, d’un rôle social ou professionnel, ou aussi d’un système idéologique ou religieux.
Comme le dit Pierre Bourdieu[22], “entrer dans le jeu de“, c’est entrer en « illusio »[23]. Pour Bourdieu, la notion d’illusio caractérise le fait que celui qui entre dans le jeu d’un rôle, d’une pratique, d’une religion, d’une confession de foi se persuade, et doit se persuader, sauf à quitter ce jeu, que ce qu’il fait est important et véridique. Pierre Bourdieu voit ce phénomène d’illusio comme une condition nécessaire au fonctionnement de l’ordre social. Pour qu’une société fonctionne, il faut que les acteurs de cette société (par exemple les instituteurs, les postiers, les syndicalistes…) s’impliquent, sous la forme de l’illusio, chacun dans leur rôle[24].
Le fait d’être engagé dans une pratique exige, si l’on peut dire, une certaine myopie par rapport au fait qu’elle pourrait être considérée comme illusoire, c’est-à-dire chimérique, fallacieuse, trompeuse, vaine, autrement dit une illusion. Celui qui est en illusio cesse de se poser la question de savoir si ce qu’il fait relève ou non de l’illusion et de l’auto-illusion. L’illusio, un peu comme l’habitus, est « une structure intériorisée qui se traduit par une action non réfléchie qui conforte inconsciemment un positionnement dans l’espace social »[25].
Ainsi, l’il-lusio[26], c’est intégrer dans sa psyché, ce que de l’extérieur, on pourrait voir comme une illusion, mais qui cesse de l’être par le fait que cela devient une donnée réelle de la psyché. Le fait d’être pris dans l’illusio donne une vérité à ce qui, de l’extérieur, peut être vu comme une illusion. Comme le dit Nietzsche « Les vérités sont des illusions dont on a oublié qu’elles le sont »[27]. Freud le dit également à sa manière. Pour l’inconscient, dit-il, il est impossible de faire la différence entre une vérité et une « fiction investie d’un affect »[28] car cet affect (et l’illusio, me semble t-il, peut être vue comme une affect) est une puissance d’affirmation qui impacte ce qui, objectivement, peut être vu comme une fiction et une illusion.
De fait, la notion d’illusion n’existe que par rapport à un point de vue extérieur. Mais, par rapport au sujet qui est “en il-lusio“, elle n’existe objectivement pas, puisque ce qui est vu de l’extérieur comme une illusion est intégré de manière objectivement réelle dans sa psyché sous la forme de l’il-lusio. On peut faire le parallèle avec l’hallucination (le fait par exemple d’entendre des cloches sonner). Même s’il est clair que c’est une illusion, pour le sujet halluciné, ce n’en est objectivement pas une puisque son cerveau entend objectivement et neurologiquement les cloches sonner.
Le double “je“ du chrétien
Mais, bien sûr, l’il-lusio n’est jamais complète. De fait, on peut se demander jusqu’où le fidèle entre vraiment dans ce qu’il confesse, jusqu’où il internalise vraiment les articles de la foi chrétienne. Et il est clair que, pour chacun des fidèles, la place du curseur entre “jouer un rôle“ et “croire pour de vrai“ est différente.
A propos de la question « Le chrétien croit-il ce qu’il confesse ? », il ne faut pas se laisser enfermer dans l’alternative : il y croit ou il fait semblant. De fait, dans la manière d’entrer dans le jeu du Christianisme, il y a tout un jeu. Le chrétien qui confesse sa foi n’est pas tout entier dans sa confession. Cette forme d’ambivalence est d’ailleurs un fait général. Le chaman qui opère des guérisons a cependant conscience que ses gestes et exorcismes sont aussi de l’ordre du spectacle et du jeu de rôle. Comme le dit Roger Caillois, « l’émotion religieuse la plus intense peut s’accompagner d’une représentation que l’on sait factice, d’un spectacle que l’on joue sciemment, mais qui n’est pourtant aucunement une tromperie ou un divertissement »[29]. De même, selon Pascal Boyer[30] , les Indiens Hopi croient aux esprits, mais, quelque part, ils savent aussi que l’objet de cette croyance n’existe pas. De même, la petite fille qui croit “pour de vrai“ au Père Noël pourra cependant dire « L’an prochain, je ne croirai plus au Père Noël ». Ainsi l’auto-illusion, ou si l’on préfère la croyance, n’est jamais totale.
De fait, même s’il confesse le Credo avec une totale sincérité, le fidèle n’en continue pas moins à vivre dans le réel comme si de rien n’était, c’est-à-dire comme si Dieu n’existait pas. Il confesse le Credo comme si Dieu existait mais il vit comme s’il n’existait pas. Il confesse que Dieu est un Sauveur sur lequel on peut compter en toutes circonstances ; mais si le clocher de l’église menace de s’effondrer au cours de l’office, il sortira en toute hâte. Et, même s’il confesse qu’il y a après la mort une vie éternelle, il n’est pas particulièrement pressé de rejoindre ce paradis.
Ainsi, le fidèle entre dans le jeu du Christianisme et de ses articles de foi, mais dans certaines limites. Le moi n’est pas monolithique ; il est composé de strates différentes. C’est ce que Marx appelle la division du sujet et Freud le clivage du Moi. Pour le fidèle, il y a la vérité chrétienne et il y a aussi la vérité réelle[31]. Pour Freud, il y a clivage du Moi lorsqu’on maintient en même temps deux attitudes contradictoires qui s’ignorent. L’une des deux dénie la réalité (le fidèle confesse un Dieu tout puissant sur qui on peut compter), et l’autre en tient compte (il quitte l’église en courant).
On peut le dire autrement. Le sujet a en lui-même deux “je“, l’un extérieur à lui-même (la conscience réflexive) qui lui fait voir ce qu’il fait “objectivement“, l’autre intérieur à lui-même qui lui fait adhérer (par un phénomène d’adhérence plus encore que d’adhésion) à ce qu’il fait. Le “je“ extérieur peut lui faire voir les articles de foi du Christianisme comme une illusion; le “je“ intérieur, en le faisant entrer en il-lusio, lui fait perdre le sentiment que ce qu’il confesse est une illusion. En fait, le plus souvent, ces deux “je“ ne sont pas en concurrence directe; ils se succèdent de même que la petite fille peut d’abord être prise dans le monde de son jeu, puis sans transition le quitter sans plus se préoccuper de sa poupée.
Le besoin de croire
Mais dans cette dialectique entre le moi intérieur et le moi extérieur, entre il-lusio et illusion, entre adhérence aveugle et regard lucide et critique, il faut souligner la place d’un troisième terme, le phénomène d’appropriation.[32] S’approprier, c’est rendre propre à soi-même un donné culturel extérieur à soi. En fait, le plus souvent, le chrétien n’adhère pas de manière aveugle aux articles de foi du Christianisme; il se les approprie. Il leur donne un sens que l’on peut appeler personnel; il leur donner de la chair, si on peut ainsi s’exprimer; il donne de la chair au squelette des articles de foi qui sont enseignés par le catéchisme ecclésial.
Ce qui rend possible cette appropriation personnelle des articles de foi du catéchisme chrétien, c’est le fait qu’ils ont en eux-mêmes une charge onirique et aussi symbolique; ils produisent en eux-mêmes des “effets oniriques“. De fait, selon Sperber et Wilson, tout langage suscite des inférences, on pourrait dire des « effets »[33]. Et ceci nous paraît particulièrement pertinent pour le langage liturgique et religieux. Les mots de ce langage ont une résonance; ils sont poétiques dans le sens où ils sont créateurs d’images, d’harmoniques, d’évocations en lien avec notre psyché et notre histoire personnelle. En fait, le chrétien réinvente le Christianisme, il en fait “son“ christianisme. Pour lui, les mots « Jésus-Christ est le Seigneur » peuvent évoquer une sorte d’icône, celle, par exemple, du Christ en majesté de l’église de Vézelay. Mais il peut aussi voir ce Jésus-Christ comme l’incarnation de tous les exclus, les sacrifiés; ou faire de lui le premier des objecteurs de conscience ou des révolutionnaires…
Les articles de foi constituent pour le fidèle un matériel et un support grâce auquel il peut laisser libre cours à son goût du merveilleux. Il en fait une composante de sa vie psychique. La Vierge devient une mère à qui l’on confie ses chagrins ; le Christ devient un prédicateur qui fait rêver d’une vie nouvelle; Dieu devient un grand Manitou qu’on appelle au secours; l’Esprit devient le nom donné à ce qui lui fait prendre ce qu’il estime être la bonne décision etc.
Mais nous voulons ajouter un autre point. Si, en confessant le Credo, le fidèle en vient à le croire, c’est aussi parce qu’il est porté par le désir, voire la volonté de croire. Et c’est ce désir de croire qui fait croire à ce que l’on peut appeler des illusions. Freud va même jusqu’à dire que c’est le désir qui suscite les illusions[34]. De fait, il y a très fortement ancré en nous un désir de croire, c’est-à-dire d’être happé, subjugué, fasciné et même aliéné[35]par des “illusions“ ou des fictions (les romans, les jeux et aussi les religions). Il y a de fait un amour des fictions en tant que telles parce qu’elles nous font éprouver, pour de vrai, des émotions plus fortes et plus vraies que les situations réelles. Autrement dit, il y a un désir, voire une forme de volonté, d’ “entrer en illusion“. On peut tout simplement voir là l’une des expressions du « principe de plaisir » qu’évoque Freud. En effet, tout comme il y a du plaisir à entrer dans le jeu de contes ou d’“histoires“, il y a du plaisir à entrer dans le jeu d’illusions et à croire à ces illusions tout en sachant que ce sont des illusions. De fait, le besoin de croire est certainement l’une des formes du principe de plaisir.
Nous irons jusqu’à dire qu’entrer dans le jeu du Christianisme, c’est entrer volontairement dans le jeu d’une illusion et de ce que l’on sait être une illusion. La foi chrétienne peut ainsi être caractérisée comme une illusion volontaire, même si cette expression a quelque chose de déconcertant. Le chrétien sait “quelque part“ que la foi chrétienne est une illusion, mais il veut cette illusion ; et il la veut parce qu’il y a en lui une prédisposition à croire des illusions, un amour des illusions, un plaisir d’être en illusion, et pour le dire en un mot, une volonté d’entrer en illusion.
Le fait que le Credo commence par « Je crois » induit un faux problème, celui de savoir si l’on « croit » ou pas à ce qu’il énonce. En fait, il vaudrait mieux dire que l’on aime les énoncés du Credo et on aime les aimer[36]. Le premier commandement du « Sommaire de la Loi » enseigné par Jésus s’exprime de manière juste en disant « tu aimeras le Seigneur ton Dieu de tout cœur, de toute ton âme et de toute ta pensée ». Le sentiment religieux ne relève ni de la connaissance ni de la quête de la vérité, mais bien plutôt d’une forme d’amour pour les “vérités“ de la foi. Dire « je crois », c’est simplement entrer dans le jeu et la jouissance d’un récit qui nous enchante. En fait, nous aimons les fictions.
[1] G. Lindbeck La nature des doctrines religieuses et théologiques à l’âge du post-libéralisme; Introduction de Marc Boss, Paris, Van Dieren éditeur, 2002.
[2] Le Christianisme est un idiome culturel parmi d’autres (il y a aussi l’idiome du Droit, celui de la philosophie etc.)
[3] Wittgenstein, Investigations philosophiques Gallimard 1961, cette œuvre étant intitulée Recherches philosophiques dans la dernière édition, Gallimard 2005.
[4] Jean-Pierre Vernant écrit à propos des mythes : «Le mythe se présente sous la forme d’un récit venu du fond des âges et qui serait déjà là avant qu’un quelconque conteur en entame la narration. Le récit mythique (relève) de la transmission et de la mémoire » (J.P. Vernant, L’Univers, les dieux et les hommes, Seuil Essais 1999, p. 10). De fait, la dogmatique du Christianisme s’est construite et développée dans la matrice de certains énoncés doctrinaux déjà en cours dans le Judaïsme, autrement dit sans que l’on puisse identifier un premier commencement qui serait fondateur
[5] L’élève de l’enseignement primaire apprend à croire sur parole son maître lorsqu’il lui dit que la terre est ronde (il n’a que rarement la possibilité de faire le tour de la terre, ce qui seul pourrait lui en fournir la démonstration); cf. Freud, L’avenir d’une illusion, PUF Quadrige 1995, p.26.
[6] A cet égard, il est significatif que le Symbole des Apôtres dise non pas « Je crois en la Sainte Eglise », mais « Je crois la Sainte Eglise ».
[7] Dictionnaire historique de la langue française (dir. Alain Rey), Dictionnaires Le Robert, 1992.
[8] Même si le Symbole des Apôtres et celui de Nicée-Constantinople commencent par Credo (« je crois »), ils ont très vite été présentés, dès le Concile de Calcédoine (451 ap. J.C.), comme un enseignement de l’Eglise que les fidèles ont, non pas à « croire » mais à « confesser ». Confiteri…docemus : nous enseignons ce qu’il faut confesser. « Confesser », ce n’est pas la même chose que croire ; certes les fidèles peuvent en venir à croire ce que professe l’enseignement de l’Église, mais cette croyance relève de la confiance en ce qui est enseigné (tout comme un élève a confiance en ce que l’École lui enseigne). La foi chrétienne est seulement un « assentiment » à l’enseignement de l’Église qui s’exprime dans l’idiome culturel du Christianisme.
En effet l’Église elle-même, et en particulier l’Église catholique, caractérise la foi chrétienne comme un assentiment à des articles de foi institués par le Magistère et par la Tradition. La Profession de foi proposée aux fidèles par la Congrégation de la Doctrine de la foi sous le pontificat de Jean-Paul II se formule ainsi : « … avec une soumission religieuse de la volonté et de l’intelligence, j’adhère à l’enseignement proposé tant par le Pontife romain que par le Collège des évêques lorsqu’ils exercent le Magistère authentique… ».Cf. A. Arjakowski, Qu’est ce que l’orthodoxie ? Folio Gallimard 2013, p. 199.
[9] « Il faut distinguer la narration, qui est de l’ordre de l’énonciation, du récit, qui est de l’ordre de l’énoncé». Les Nations philosophiques, Dictionnaire Tome II (dir. Sylvain Auroux) PUF, 1990, p. 1723.
[10] Selon le Robert, “narratif“ a d’abord été un substantif avant de devenir un adjectif.
[11] Jean Yves Lacoste et Nicolas Losski, article “Foi“ dans le Dictionnaire critique de la théologie (dir. J.Y. Lacoste), PUF Quadrige, 2002, p. 479.
[12] Il semble d’ailleurs que l’Eglise, à tout le moins l’Eglise catholique, reconnaît, du moins implicitement, que les vérités qu’elle enseigne et institue comme des dogmes sont en fait des créations langagières sans fondement historique et ontologique. En effet, les dogmes affirmant l’Immaculée conception et l’Assomption de la Vierge, puisqu’ils ont été promulgués seulement en 1854 et 1950, sont manifestement des créations langagières sans référent dans le réel des faits historiques. De fait, s’ils faisaient état de faits biographiques et historiques relatifs à la Marie de l’histoire, ils auraient dû être promulgués bien avant, dès le premier siècle de notre ère. L’Eglise n’aurait pas laissé ses fidèles pendant dix-neuf siècles dans l’ignorance, voire dans l’erreur. De fait, lorsque l’Eglise catholique a institué ces dogmes, elle a clairement dit dans ses attendus qu’elle les promulguait au nom du respect de la Tradition (ces croyances mariologiques avaient cours dans le peuple chrétien depuis de nombreux siècles) et aussi et surtout pour des motifs purement théologiques. Lorsque l’Eglise institue des dogmes manifestement indépendants des faits réels et historiques, elle le fait pour établir une cohérence à l’intérieur du système théologique. De façon plus générale, l’Eglise catholique ne définit nullement ce qu’est un “dogme“ par référence à un fait historique. Elle définit les dogmes comme « les objets de la foi catholique qui sont nécessairement, et furent de tout temps, la norme immuable tant pour la foi que pour la science théologique » (Déclaration Mysterium Ecclesiae, 1973). Quant au Protestantisme, il affirme que les dogmes contenus dans les confessions de foi de l’Eglise ancienne.
[13] Cette foi implicite, spontanée et irréfléchie peut se perdre; ainsi, pour ce qui est des billets de banque, en période de forte inflation, on peut perdre confiance en la monnaie en cours.
[14] Nous reprenons ici une expression de Wittgenstein.
[15] W. James, L’idée de vérité, Félix Alcan, 1913 et La volonté de croire, 1916 et 2005, réédition par Les Empêcheurs de penser en rond.
[16] C.S. Pierce, Œuvres philosophiques I (2002) II (2003) III (2006).
[17] Pierre Bourdieu, Méditations pascaliennes, Seuil 1997, p. 22.
[18] D. W. Winnicott, Jeu et réalité, Folio, Essais, 1071, et en particulier la préface de J.-B. Pontalis, p. 10.
[19] cf. J.- B. Pontalis, La force d’attraction, Essais, Seuil, 1990.
[20] Cette auto-hypnose conduit à une diminution de la conscience et de la vigilance sur soi. De fait, dans le phénomène de l’hypnose et de l’auto-hypnose, les circuits neurologiques qui permettent d’assurer le contrôle de soi et la lucidité sont déconnectés au profit de ceux qui suscitent le fantasying et l’imagination.
[21] D’ailleurs, dans son livre Homo Ludens, Huizinga dit que l’on peut, par une fausse étymologie, faire comme si l’illusio, mot latin qui vient de la racine ludus (jeu), voulait dire le fait d’être dans le jeu, d’être investi dans le jeu, de prendre le jeu au sérieux.
[22] Pierre Bourdieu, Raisons Pratiques, Seuil 1994 et Méditations pascaliennes, Seuil 1997.
[23] Bourdieu écrit illusio sans tiret, même s’il mentionne l’étymologie il-lusio que l’on pourrait (fallacieusement selon Huizinga) donner à ce mot.
[24] P. Bourdieu, “Intérêt et désintéressement“, Cahiers de l’INSEP GRS n°7, 1988, p.11.
[25] Paul Costey, L’“îllusio“ chez Pierre Bourdieu , dans la Revue Tracés, revue de Sciences Humaines, août 2005 p. 13-27.
[26] Nous continuons, quant à nous, à mettre un tiret pour caractériser le fait que l’il-lusio caractérise le fait d’ “entrer dans le jeu de“ et pour différencier clairement l’il-lusio de l’illusion.
[27] Nietzsche, Le livre du philosophe, Flammarion 1969, p. 181.
[28] Freud, Lettre à Fliess du 21-9-1897, PUF 1956
[29] cf. Roger Caillois, L’homme et le sacré, Gallimard Idées p.204.
[30] Pascal Boyer, Et l’homme créa les dieux, Folio Essais, Gallimard 2001, p. 349.
[31] Il faut d’ailleurs constater que l’Eglise elle-même légitime ce clivage ; bien plus elle en fait l’un des éléments de son enseignement dogmatique. Elle institue elle-même une forme de dualité sans confusion des deux vérités distinctes, celle relevant de la dogmatique et celle relevant d’une approche profane et laïque du réel. Elle refuse tout « concordisme » entre la vérité du dogmatique et la vérité scientifique du réel.
[32] Nous reprenons là le titre du livre magistral de Sophie de Mijolla-Mellor ( Dunod 2004) qui nous a profondément influencé
[33] D. Sperber et D.Wilson, La Pertinence : communication et cognition, Minuit, 1989.
[34] Freud écrit « Nous appelons illusion une croyance quand, dans la motivation de celle-ci, la réalisation d’un désir est prévalante »Freud, L’Avenir d’une illusion, PUF 1971, p.45.
[35] L’expression est de Sophie de Mijolla, dans sa Préface à notre ouvrage, op. cit. p.10 et 11
[36] Il y a d’ailleurs une forme d’analogie entre “croire“ et “aimer“. En effet, la même racine germanique a donné believe (“croire“ en anglais) et, semble t-il belieben (“aimer“) en allemand.
