Vous rentrez d’une soirée où vous avez parlé avec un entrepreneur à qui tout semble réussir et vous culpabilisez de votre petit boulot routinier. Votre ado revient du lycée, convaincue d’être la seule à ne pas avoir le bon look, malgré la superbe paire de sneakers toute neuve que vous lui avez achetée. Vous passez votre temps à scruter les autres en vous demandant s’ils sont mieux que vous – et pourquoi ? Bienvenue dans un monde de comparaison, un trait de caractère que nous avons développé il y a des lustres, comme un mécanisme de survie.
Depuis la nuit des temps, les êtres humains ont un besoin fondamental de s’évaluer en se mesurant aux autres. Cela tient à la nécessité d’appartenir à un groupe, qui est une garantie indispensable de survie. Quand nous parvenons à trouver notre place dans un groupe, nous nous sentons davantage en sécurité. Nos ancêtres comparaient leur force, leurs ressources, leurs compétences à chasser, car leur survie individuelle comme celle de leur lignée en dépendait littéralement. Nos ados ne font guère mieux, en concourant pour la popularité ou l’originalité dans leur groupe d’amis.
Mais ces derniers temps, ce mécanisme s’est emballé, dès lors qu’internet nous a donné accès à des millions d’informations et d’images dans un temps très court. Une accélération encore plus accentuée sur les réseaux sociaux, dont certains comme Instagram sont axés sur la diffusion d’images idéalisées, dans lesquelles chacun montre ce qu’il fait – ou se présente sous son meilleur jour.
Dans quel sens comparer ?
Pourtant, toutes les comparaisons ne se valent pas. On a tendance à se focaliser sur la comparaison ascendante qui nous pousse à nous mesurer à quelqu’un qui nous semble « au-dessus » de nous : plus beau, plus riche, plus épanoui… Mieux. Elle peut être motivante si elle nourrit l’inspiration, l’ambition ou la motivation. Mais la comparaison ascendante – vers le haut – devient néfaste quand elle génère honte, frustration ou sentiment d’insuffisance.
A l’inverse, la comparaison descendante consiste à se rassurer en regardant ceux qui « font moins bien ». Plus malheureux ou rencontrant moins de succès, ils nous font réaliser notre « chance ». Si cela peut provoquer un soulagement, ou un sentiment de satisfaction, ceux-ci sont toutefois fugaces. Et, insidieusement, la comparaison ascendante finit par reprendre le dessus. Sommes nous condamnés à être attirés vers le haut, en sentant fondre notre estime et notre confiance ?
Estime de soi et confiance en soi : deux piliers à ne pas confondre
Ces deux notions sont souvent utilisées comme des synonymes. Pourtant, elles désignent des réalités bien différentes.
L’estime de soi, c’est le regard global et intérieur que l’on porte sur soi-même. C’est ce sentiment profond d’avoir – ou non – de la valeur, indépendamment de ce qu’on réussit ou rate. Elle se construit dès l’enfance, nourrie par l’amour, la sécurité affective, les encouragements reçus, l’éducation… Bref, un attachement sécure. La scolarité la conditionne aussi puisque c’est à l’école que nous commençons à être notés, et que cette évaluation a tendance à assimiler les résultats de travaux à leur auteur.
La confiance en soi est davantage associée à des situations. C’est la croyance en sa capacité à faire quelque chose de précis. On peut avoir une bonne estime de soi et manquer de confiance dans certains domaines (la prise de parole en public, par exemple). Et inversement, quelqu’un peut afficher une grande confiance, tout en ayant une estime de soi fragile, qui peut d’ailleurs provoquer une arrogance défensive.
Quand on se compare de manière quasiment névrotique, c’est souvent le signe que l’une ou l’autre de ces deux dimensions est en déficit. L’enjeu n’est donc pas de « gagner » au jeu de la comparaison, mais de se réconcilier avec sa propre valeur. Ce que l’on sait aujourd’hui, grâce à l’apport des neurosciences et de la psychologie positive, c’est que la seule comparaison vraiment utile est celle qu’on fait avec soi-même. En s’autorisant à se poser des questions constructives : suis-je en train d’avancer ? D’apprendre ? De grandir ? Je ne saurais trop vous conseiller cet épisode de podcast du philosophe Charles Pépin au sujet du perfectionnisme et de la progression : Le perfectionnisme est-il une maladie ?
Pour les adolescents, le sujet de la comparaison est crucial. L’adolescence est précisément cette période de l’existence où l’estime de soi se construit et se consolide – ou se fragilise.
Le regard des autres, les « pairs » en particulier, mais aussi celui des adultes de référence prennent une importance démesurée, ce qui rend la comparaison quasi inévitable. Ils vont la retrouver partout : dans les classements, les concours, les compétitions et jusque dans leur fratrie…
Et le cerveau adolescent, encore en maturation, est câblé pour rechercher l’appartenance au groupe. L’enjeu pour les adultes qui les entourent est donc de les soutenir et de les encourager pour construire des bases internes solides, indépendamment du regard extérieur.
Les réseaux sociaux, l’autre miroir déformant
Si la comparaison sociale ne date pas d’hier, les réseaux sociaux lui ont donné une amplification considérable. Il y a clairement un lien entre l’usage intensif des réseaux et la baisse du sentiment de bien-être, notamment chez les jeunes.
Sur Instagram, TikTok ou Pinterest, tout est amplifié et embelli. On ne voit jamais la vraie vie des gens mais leur meilleure version scénarisée. Les visages sont filtrés, les corps amincis, le bronzage délicatement doré, les dents blanches et les photos de voyage sont triées sur le volet, comme issues d’un monde idéal. La comparaison entre notre quotidien « brut de décoffrage » et ces instantanés savamment construits est rude, voire violente pour certains. S’installe alors un sentiment diffus mais persistant de ne pas être « à la hauteur », de rater quelque chose, d’être en retard ou en décalage avec une vie idéale que tout le monde semble mener – sauf soi.
Pour les adolescents, ce phénomène est amplifié puisque les algorithmes vont littéralement les bombarder de ce type de contenus. Des chercheurs ont montré que 30 minutes par jour passées à scroller de manière passive suffisent à dégrader l’humeur sur le long terme.
Bonne nouvelle : la conscience de ce mécanisme est déjà une forme de protection. Et il existe des façons concrètes de reprendre les choses en main.
Des pistes pour aller mieux
– Faire un « audit de feed »
Prenez le temps de regarder votre liste d’abonnements sur Instagram ou TikTok (ou faites-le avec votre enfant), avec un œil critique. Quels comptes vous inspirent vraiment ou vous font du bien ? Lesquels vous donnent au contraire un sentiment de manque ou d’inadéquation ? N’hésitez pas à vous désabonner, sans culpabilité. Votre « temps de cerveau » le mérite.
– Tenir un journal de gratitude
Le blog a déjà évoqué cet outil, classique mais puissant. Chaque soir, notez entre une et trois choses pour lesquelles vous êtes fier de vous : un effort, une action gentille, un obstacle surmonté… Entraînez votre cerveau à chercher vos réussites plutôt qu’à scruter celles des autres.
– Revenir à la « comparaison avec soi-même »
Une fois par semaine, posez-vous la question : par rapport à la semaine dernière, ai-je progressé ? Appris quelque chose ? Fait un pas vers ce qui compte pour moi ? C’est la seule compétition qui vaille vraiment la peine.
– Nommer ce que vous ressentez
Quand vous vous surprenez à comparer, dites-vous clairement (au besoin à haute voix) : « Je suis en train de me comparer, et ça ne m’aide pas. » Cette simple prise de conscience peut déjà désamorcer le mécanisme automatique.
– Ouvrir le dialogue avec les ados
La comparaison leur fait souvent honte, ce qui les isole encore davantage. En famille, créer un espace de parole bienveillant permet de dédramatiser et de mettre des mots sur ce qui se passe intérieurement. Les repas, les week-ends, les vacances et tous les moments passés en famille sont faits pour ça. Profitez des jeux et des activités pour les complimenter. Un professionnel, psychothérapeute notamment, peut aussi prolonger ce soutien.
Se comparer est humain
Vouloir progresser, se situer, s’inspirer des autres l’est tout autant.
Mais la vrai question est : est-ce que je me compare pour apprendre, m’élever et trouver de l’inspiration ou est-ce que je me compare pour me juger, me diminuer, me convaincre que je ne suis pas « assez » ?
La réponse peut donner une orientation sur le travail qu’il reste peut-être à faire, seul ou à plusieurs. Et ça, aucun algorithme ne peut le faire à notre place.
