À travers quatre femmes engagées auprès des animaux et des territoires, Isis Olivier, Marie-Pierre Puech, Francine Génieux et Sara Labrousse, le film interroge notre rapport au monde, à la domination et à l’interdépendance… Autant de questions qui touchent aussi au spirituel et qui méritaient une rencontre avec la cinéaste.
Synopsis : Ours, loups, bouquetins, bisons… sous un soleil d’hiver. Un rêve ancien reprend souffle avec quatre femmes qui tentent de réparer les liens rompus entre humains, animaux et territoires. Biologiste en Antarctique, vétérinaire de la faune dans les Cévennes, artiste animalière, habitante des forêts en Asturies : par leurs gestes singuliers, elles dessinent un autre rapport au monde fondé sur le soin, la présence et l’interdépendance.
Animus femina met en lumière une relation féminine au vivant, lucide et engagée, qui interroge nos modèles de domination et propose d’autres récits.
Porté par une bande-son envoutante composée par Piers Faccini, un récit cinématographique sensible et incarnée qui capte les signes du basculement écologique et les puissances d’agir
JLG : Animus Femina met en scène quatre femmes engagées dans des gestes de soin envers le vivant. Comment est né ce film, et qu’est-ce qui vous a donné envie de suivre précisément ces trajectoires féminines ?
EdL : L’idée du film est née au sortir du premier Covid. J’avais alors l’impression – sans doute naïve, mais profondément sincère – que tout le monde allait comprendre une chose simple : dès que l’on baisse la pression anthropique, le vivant revient immédiatement. Cela m’a frappée. Je pensais que ce processus prendrait beaucoup plus de temps. Cette révélation a déclenché chez moi un élan d’optimisme. À ce moment-là, je suis partie dans les Cévennes, où j’ai des attaches familiales. J’y ai retrouvé Isis Olivier, que je connais depuis toujours. Un jour, au café, elle m’a dit : « Viens voir ma collection de vautours. »
J’ai découvert sa manière de les dessiner, et j’ai été profondément touchée par son trait, par sa précision, mais surtout par la façon dont elle redonnait une intériorité à ces animaux. Le lendemain, elle m’a emmenée à l’hôpital de la faune sauvage, un lieu que je ne connaissais absolument pas. C’est là qu’elle observe, dessine, peint : pas en attendant un vautour au sommet d’une montagne, mais en étant au plus près d’eux, dans ce lieu de soin. C’est ainsi que j’ai rencontré Marie-Pierre Puech. La visite de cet endroit, guidée par Marie-Pierre, a réveillé en moi quelque chose de très ancien : un lien extrêmement fort aux animaux, présent depuis l’enfance. Comme Francine Génieux, je ne fais aucune distinction entre animaux sauvages et domestiques. J’ai toujours ressenti une grande empathie pour eux, mais je ne l’avais jamais transformée en projet dans mon travail anthropologique. Là, ces affects se sont imposés. En sortant de cet hôpital, je me suis dit que je pouvais peut-être faire un film. Pas seulement sur Marie-Pierre, mais sur notre relation aux animaux.
J’avais déjà deux figures, Isis et Marie-Pierre. Il m’en fallait deux autres. Je cherchais quelqu’un qui vive avec les animaux, sans les soigner ni les représenter artistiquement. Je pensais à une figure animiste. C’est ainsi que Francine est apparue, même si elle n’est pas animiste au sens strict. Il y a chez elle une absence totale de peur, une proximité évidente avec les animaux sauvages et domestiques. Enfin, je voulais absolument une voix du côté de la science et de la philo, capable de faire le va-et-vient entre le local et le global. Ce fut Sara Labrousse, chargée de recherche au CNRS. C’est ainsi que le quatuor s’est constitué.
Qu’avez-vous perçu de commun, chez ces femmes, dans leurs manières d’habiter le monde ?
D’abord, elles habitent des territoires proches. Géographiquement, Isis et Marie-Pierre sont dans les Cévennes, Francine en Asturie – prolongement naturel des Pyrénées – et Sarah vit à Paris, mais ses véritables attaches familiales se situent là où je la filme, dans la vallée des Merveilles et à Antibes. Tout cela appartient au Sud. Mais surtout, elles habitent le même territoire symbolique, celui de leur relation au vivant. Elles le partagent pleinement, chacune à sa manière, avec une posture commune. Construire, réparer, renouer. Et puis, pour trois d’entre elles, vient un geste supplémentaire, celui de l’alerte, de la parole politique.
Isis n’est pas dans cette dimension-là, mais les trois autres oui. Francine se bat pour défendre son chemin forestier, Sarah alerte sur les ravages des croisières du Ponant, et Marie-Pierre va encore plus loin. Confrontée chaque jour à la destruction du vivant – jusqu’à l’euthanasie – elle a décidé d’acheter 77 hectares pour en faire un couloir écologique, un espace de réparation. Je suis arrivé à ce moment-là et aujourd’hui, ce projet est devenu réalité.
Le film ne dénonce pas frontalement, il propose plutôt un autre regard, un autre récit. Était-il important pour vous de filmer la réparation plutôt que la catastrophe ?
J’ai adopté une structure ternaire, très simplement, presque paresseusement, en m’inspirant des mythes. Tous les mythes, à l’échelle universelle, reposent sur cette construction : une harmonie initiale – ou du moins une tentative -, puis le chaos, et enfin une forme d’espoir.
Le film est construit exactement ainsi. Il ne s’agit donc pas de quatre portraits de femmes juxtaposés, mais de quatre femmes prises dans un même récit. Dans la première partie, on voit comment elles tissent des liens. Dans la deuxième, comment elles affrontent le chaos. Et dans la troisième, comment leurs gestes redonnent de l’espoir.
Animus Femina interroge nos modèles de domination, notamment dans notre rapport à la nature. Pensez-vous que le cinéma puisse aider à déplacer nos imaginaires, à changer notre manière de nous situer dans le vivant ?
J’aimerais tellement. Vraiment. Si c’était possible, ce serait mon rêve le plus cher. Nous traversons une catastrophe d’une violence extrême, profondément injuste, avec ce techno-fascisme brutal façon Trumpiste, ce négationnisme, cette violence dirigée contre toute pensée écologique, sans même parler des solutions, qui sont évacuées. Face à cela, si mon tout petit film pouvait déplacer ne serait-ce que d’un millimètre quelque chose chez les spectateurs, ce serait déjà immense. Je crois aux déplacements minuscules, progressifs. Ce film, qui a tant de mal à exister, s’il pouvait pousser légèrement les frontières, provoquer un décentrement, alors ce serait déjà beaucoup.
Et ce n’est pas le cinéma seul : il est relié au théâtre, aux humoristes, aux scientifiques engagés dans le débat public. Relié, relié, relié. C’est cet ensemble de gestes qui peut faire bouger les lignes.
Le film évoque l’interdépendance entre humains, animaux et territoires. En quoi cette idée vous semble-t-elle essentielle aujourd’hui, presque spirituelle ?
Je suis athée. Mais je viens d’une grande tribu protestante, et lorsqu’on est élevé dans ce milieu-là, on est marqué à vie par certaines valeurs. Elles irriguent profondément le rapport à la vie, à la responsabilité personnelle, à l’altruisme.
Sur les questions d’interdépendance et de domination, je pense que nous sommes face à un enjeu absolument central. Comme le disait Bruno Latour, on ne peut plus expliquer le social par le social seul. Dès que l’on parle de domination, il faut le faire dans une perspective transversale, en incluant tous nos voisins vivants. C’est dans cette interdépendance que nous pouvons imaginer, grandir, vivre, être – et transmettre quelque chose aux générations futures.
© Les Films du Tambour de Soie – Les Films d’ici Méditerranée
Votre cinéma est souvent qualifié de sensible, incarné, attentif aux marges. Quelle est votre conception du documentaire : observation, engagement, rencontre ?
J’ai fait du documentaire comme de la fiction, et je fais très peu de différence entre les deux. Je ne vois pas comment on peut faire de la fiction sans sa part documentaire… sinon, elle n’existe tout simplement pas. Pour moi, un film ne peut naître que d’une question, d’une inquiétude, d’une indignation ou d’une colère. À partir de là commence une réflexion, puis la construction d’un récit : des personnages, des décors, une dramaturgie, le tout porté par un élan politique. Je ne pourrais pas faire un film simplement pour raconter une petite histoire légère. Ce n’est pas ma nature. J’aime aller voir des films distrayants, bien sûr, mais je ne suis pas prête à consacrer une seconde de mon travail à cela.
Quelle place accordez-vous au silence et à la musique – ici celle de Piers Faccini – et à la contemplation dans votre manière de raconter le réel ?
C’est fondamental. Je pense souvent à cette phrase d’Henri Jeanson : « La première conquête du parlant, c’est le silence. » Il avait raison. Le cinéma est l’art qui peut offrir le silence, l’utiliser comme la parole ou la musique. Je pense aussi à Jean Epstein : « Donner une durée à un objet, c’est en faire un événement. » Donner du temps, de la durée, c’est déjà faire du cinéma.
Et la musique ?
J’ai eu la chance de rencontrer Piers Faccini, un musicien d’une sensibilité et d’un talent exceptionnels. Un jour, je lui expose un problème sur une scène. Il me dit : « Je comprends parfaitement. Je vais t’arranger ça. » Dans la nuit, il compose une chanson pour cette scène. Le lendemain matin, elle était là. C’est quelqu’un d’incroyablement doué. Sa musique s’est imposée naturellement. Nous nous sommes compris très profondément, sans doute aussi parce qu’il vit depuis trente ans dans les Cévennes, perché dans un mas cévenol, hors de tout. Chaque matin, qu’il vente ou qu’il neige, il va écouter les oiseaux, les insectes, la nature avant de commencer à travailler. Sa musique est imprégnée de cela.
Je lui ai envoyé un premier montage de près de trois heures, un « ours cinématographique ». Je lui ai laissé une totale liberté, tout en choisissant ensemble les instruments : le oud, la guitare, puis un petit instrument turc qu’il affectionne qui s’est ajouté. Il a fait venir Malik Ziad pour le oud. Ils ont joué pendant des heures, enfermés là-haut dans les Cévennes. À partir de cette matière, j’ai monté le film, puis nous avons affiné ensemble, jusqu’à terminer côte à côte dans son studio.
Filmer le vivant, les animaux, les paysages, demande une attention particulière. Comment avez-vous travaillé cette présence respectueuse de la caméra ?
Les images d’animaux, je les dois à un très jeune chef opérateur, Lucien Roux, d’un talent remarquable. Je lui ai donné une consigne absolue : pas d’esthétique de film animalier. Interdit. Pas de contre-jours spectaculaires, pas de ralentis, pas de fascination décorative. L’animal ne devait jamais être approché dans une distance spectaculaire. Il devait être ramené dans le récit. Chaque apparition animale est liée à l’histoire de l’héroïne concernée, à sa relation singulière avec eux. Chacune a son bestiaire. Pour Marie-Pierre, ce sont les rapaces, les vautours. Je suis allée filmer dans les lieux où ils sont les plus nombreux, notamment au Cosmégean. Pour Francine, ce sont les loups. Pour Sarah, ce sont ses propres images, et celles de Jean-Benoît Charassin, directeur du laboratoire Océan. Ils ont filmé en Antarctique, selon une liste de plans que je leur avais donnée. Ce sont ces images magnifiques de phoques que l’on voit dans le film.
Pour un média protestant, la question se pose naturellement : comment recevez-vous l’idée biblique de “garder et cultiver la terre” ? Trouve-t-elle un écho dans votre travail ?
Cette formulation me dérange. Philosophiquement, elle me semble injuste, parce qu’elle installe un rapport d’appropriation de la terre par l’humain. Pour moi, c’est l’inverse : cette terre ne nous appartient pas. Nous sommes chez les autres. Et nous devrions nous comporter comme on le fait lorsqu’on est invité chez quelqu’un… avec respect. C’est là que se situe mon approche.
Que souhaiteriez-vous que le spectateur emporte avec lui après avoir vu Animus Femina : une émotion, une question, un déplacement intérieur ?
Avant tout, une émotion. Une colère en particulier : une colère contre le monde tel qu’il va aujourd’hui. Une émotion qui donne envie d’agir, à l’image de ces femmes. C’est par l’émotion que le déplacement peut s’opérer. Elles sont fortes, admirables. On peut facilement s’identifier à chacune d’elles.
Sans prêcher ni moraliser, Animus Femina ouvre, en ce début d’année, un espace de réflexion et de conversion du regard. Un film qui invite à habiter le monde autrement, avec attention, respect, humilité et responsabilité.
La cinéaste Eliane de Latour
