Il arrive qu’une parole tombe juste. Une phrase, un regard, une promesse de sens peuvent rallumer ce qui semblait éteint. Mais il arrive aussi que cette même parole se transforme en piège. Avec Gourou, Yann Gozlan explore avec finesse cette frontière fragile entre l’accompagnement qui relève et la relation qui enferme, qui se glisse ici sous les traits séduisants du coaching, du développement personnel et de la promesse d’un mieux-être immédiat.
Mathieu Vasseur, surnommé Matt, est le coach en développement personnel le plus suivi de France. À l’heure où les gens ne croient plus à la politique et se détournent de la religion, il propose à ses adeptes une catharsis bien rodée, qui électrise les foules autant qu’elle inquiète les autorités. Sous le feu des critiques, Matt va s’engager dans une fuite en avant qui le mènera aux frontières de la folie et de la gloire.
Du soutien à l’emprise : le basculement invisible
Le film suit un jeune homme en manque de repères, fatigué d’avancer seul, qui rencontre un coach charismatique incarné par un Pierre Niney très efficace dans ce rôle. D’abord, tout peut paraître sain. Écoute attentive, valorisation, désir de faire grandir l’autre. Le coach parle de confiance, de liberté, d’accomplissement. Il offre des mots qui consolent. Et pourtant, peu à peu, la relation bascule. Ce qui devait aider devient ce qui décide. Ce qui devait éclairer devient ce qui dirige. Gozlan dévoile l’emprise et son mécanisme, presque aimable. Le « gourou » ne force jamais véritablement. Il invite. Il reformule. Il fait croire à son interlocuteur qu’il choisit, alors qu’il apprend lentement à obéir. Le film donne à comprendre qu’on ne perd pas sa liberté d’un coup, mais par petites concessions successives, souvent faites au nom du bien.
La mise en scène accompagne ce glissement. Au début, tout semble ouvert, lumineux, fluide. Puis les cadres se resserrent, les silences s’épaississent, l’espace intérieur du personnage se rétrécit. Le spectateur comprend que l’emprise n’est pas seulement extérieure, mais qu’elle colonise peu à peu la conscience.
Dans une perspective pastorale, Gourou interroge profondément notre rapport à l’autorité et à la parole. Dans l’Évangile, Jésus n’enferme jamais, mais relève, remet debout, rend à chacun sa responsabilité.
Le coach du film, lui, fait l’inverse, remplaçant la voix intérieure de l’autre par la sienne. Le film rappelle ainsi que l’accompagnement, qu’il soit psychologique, spirituel ou ecclésial, n’est jamais un pouvoir mais un service. Accompagner, ce n’est pas penser à la place, croire à la place, décider à la place. C’est aider l’autre à discerner par lui-même. Là où une parole confisque la liberté, elle cesse d’être juste, même si elle semble rassurante.
L’emprise au cœur des communautés et des Églises
Et c’est là que Gourou touche aussi nos Églises. Car l’emprise ne concerne pas seulement les coachs médiatiques ou les sphères sectaires. Elle peut surgir partout où un leader devient indispensable, où la communauté remplace la conscience, où l’obéissance rassure plus que la liberté exigeante. La foi elle-même peut être détournée quand elle sert à sécuriser plutôt qu’à libérer. Le petit clin d’œil d’avertissement pourrait d’ailleurs se situer dans le fait qu’une partie des scènes du film ont été tournée dans un lieu d’ »église »… Le film devient alors pour moi, comme j’aime souvent le souligner, une parabole contemporaine sur la responsabilité spirituelle.
Croire sans déléguer sa liberté
Croire, ce n’est pas déléguer sa vie à un autre. C’est apprendre à marcher debout, même dans l’incertitude. Le besoin d’être guidé est humain. Mais le désir d’être conduit peut devenir dangereux quand il remplace le courage d’exister.
Film de tension intérieure autant que thriller psychologique, Gourou invite ainsi à une vigilance pastorale. Celle de veiller sur la parole que l’on donne, sur celle que l’on reçoit, et sur cet espace fragile où l’autre doit toujours rester libre de devenir lui-même.
