Le 11 février sort en salles Les Dimanches, le nouveau film d’Alauda Ruíz de Azúa, cinéaste espagnole remarquée avec Lullaby. Elle y poursuit un travail rare sur les zones grises de l’intime, là où la quête de sens rencontre la fragilité humaine. Ici, elle interroge avec une grande délicatesse la séduction des communautés spirituelles et le glissement possible d’un désir de foi vers la dépendance.
Aïnara a 17 ans. Élève brillante dans un lycée catholique, elle prépare le bac quand elle annonce soudain vouloir entrer dans un couvent. À la stupeur générale, cette jeune fille, promise à l’université et à la liberté de la vie adulte, choisit la clôture. Le père tente de comprendre, presque de respecter. Mais Maïte, la tante, athée et inquiète, soupçonne qu’il ne s’agit pas seulement d’un appel intérieur, mais peut-être d’un malaise plus profond, d’une vulnérabilité exploitée.
Entre appel intérieur et mécanismes d’emprise
Le film ne cherche jamais le sensationnel. Ruíz de Azúa avance en observant comment une aspiration sincère peut se transformer, sans bruit, en mécanisme d’emprise. Ce qui frappe, c’est la justesse du regard. Ni caricature de la foi, ni dénonciation simpliste des institutions religieuses. La réalisatrice montre combien le désir d’absolu, de radicalité intérieure, peut devenir fragile lorsqu’il rencontre des cadres fermés, des discours trop assurés, des relations asymétriques entre adultes et mineurs.
La question centrale ne se situe pas sur la notion de croire ou de ne pas croire. C’est le sens profond de la liberté qui est observé, la fine frontière qui lui offre de s’exprimer ou d’être emprisonnée. Le discernement spirituel, qui devrait accompagner sans contraindre, peut parfois devenir pression.
Le film met en scène cette marge infime, presque invisible entre vocation et manipulation, entre accompagnement et contrôle. Dans le récit, Aïnara ne ment pas. Son expérience est réelle, vécue dans le corps et l’émotion. Mais autour d’elle gravitent des récits, des attentes, des silences familiaux qui orientent son choix plus qu’ils ne l’éclairent.
La vocation, enracinée dans une histoire familiale
Ruíz de Azúa s’intéresse autant à la communauté religieuse qu’à la famille. Les repas du dimanche, les rituels, l’image d’harmonie que chacun tente de maintenir, masquent souvent des manques affectifs et une communication fragile. Quand une fissure apparaît, tout vacille. Le couvent devient alors, pour Aïnara, un refuge possible face à un monde adulte peu sécurisant. Le film rappelle ainsi que les vocations ne naissent jamais hors sol. Elles s’enracinent dans une histoire personnelle et relationnelle. La mise en scène, sobre, refuse tout esthétisme mystique. Pas de halo divin, pas de musique qui dicterait l’émotion. Dieu n’est ni confirmé ni infirmé. Ce sont les regards, les conversations qui portent le sens. La musique chorale, parfois mêlée à des chansons contemporaines, ouvre une profondeur plus existentielle que religieuse.
Croyants ou non, tous partagent ce besoin de verticalité, ce vide qui appelle quelque chose de plus grand que soi. Comment ne pas alors se laisser toucher par la reprise magnifique de la chanson de Nick Cave Into my arms par la chorale d’adolescents dans laquelle chante Ainara… surtout quand on connait le sens profond de cette chanson et tout ce qui entoure son écriture… Une chanson pétrie d’une forme de grâce divine, mais qui pourtant trouve sa genèse dans une vraie obscurité personnelle pour le chanteur alors en cure de désintoxication au moment de son écriture.
Les zones grises de la foi
Les dimanches peut trouver une vraie résonnance avec ce que la Réforme n’a cessé d’affirmer. Le fait que l’appel ne supprime jamais la liberté, et que la foi ne peut être authentique que là où la conscience reste ouverte. Là où la parole devient opaque, où l’obéissance écrase le discernement, le spirituel risque de se transformer en pouvoir. Si le film aurait pu approfondir davantage ses enjeux théologiques ou institutionnels, sa force est à envisager ailleurs, dans l’attention portée aux zones grises. Il ne juge pas, il questionne. Et dans un contexte où la justice interroge de plus en plus les mécanismes d’emprise psychologique sous couvert de spiritualité, Les Dimanches agit comme un miroir discret mais nécessaire.
